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Publié le 19 Décembre 2019

 

 

 

Je te présente [...] le monde d'où tu viens, je t'inscris dans la suite des générations. Je te présente ceux qui t'ont précédé, mais aussi d'autres univers pour que tu ne sois pas trop inféodé à tes ancêtres. Je te donne des chansons et des récits pour que tu les redises pour traverser la nuit, te passer peu à peu de moi, puis élaborer les multiples séparations qu'il te faudra vivre. Je te livres des bribes de connaissances et des fictions pour que tu à même d'affronter, autant que faire se peut, les mystères de la vie et de la mort, de la différence des sexes, de l'amour, la peur de l'abandon ou de l'inconnu, la rivalité. Tu pourras écrire ton histoire entre les lignes lues.

Parce que les livres donnent forme à des désirs ou des craintes qu'ils pensaient être seuls à connaître et qu'ils leur permettent de substituer au chaos un peu d'ordre, de continuité, de beauté.

 

Sciences humaines, numéro spécial "Le pouvoir des livres" (n° 321) de janvier 2020

 

Publié le 6 Novembre 2019

Les livres prennent soin de nous : pour une bibliothérapie créative

Les livres prennent soin de nous. Nous prenons soin de nous par les livres. Quel amoureux des livres pourrait en douter ? Pour autant, le loisir culturel qu'est la lecture n'est pas forcément associé au domaine du soin. On pense plutôt à ses aspects instructif ou divertissant. Or, dans cet essai divisé en courts chapitres, Régine Detambel (romancière, kinésithérapeute de formation) prend appuie sur des citations d'écrivains et de théoriciens et sur des anecdotes personnelles pour nous présenter ce qu'est la thérapie par la lecture. Lire non seulement pour apprendre et comprendre mais aussi pour aller mieux.

Quels maux soignent les livres ? Ils sont innombrables : l'ignorance, la tristesse, l'isolement, le sentiment de l'absurde, le désespoir, le besoin de sens, parmi quelques autres. C'est que l'écriture est aussi un scalpel, un outil de compréhension de soi-même et du monde, d'accouchement de la pensée même qui s'élabore dans le texte.

Le terme de bibliothérapie ne fait pas encore partie du dictionnaire français. Et pourtant, cette médecine douce élaborée dans les pays anglo-saxons fait doucement son apparition dans l’hexagone. Elle est destinée à tous mais plus particulièrement aux personnes fragilisées : personnes malades, âgées, dépressives, etc. Ici, Régine Detambel s'adresse non pas aux potentiels patients mais plutôt aux professionnels - soignants, libraires, bibliothécaires - qui souhaiteraient se former à la bibliothérapie créative. Elle insiste d'ailleurs sur cet adjectif. Pour elle, il ne faut pas confondre le vulgaire coaching par les livres qui consisterait à faire lire des ouvrages feel good ou de vulgarisation psychologique avec la bibliothérapie créative. Créative dans le sens où les singularités de véritables textes littéraires vont se déployer au travers le prisme de l'intimité du lecteur et de ses questionnements du moment. Ainsi, à la lecture d'une œuvre intégrale ou d'extraits choisis, le lecteur a la possibilité de s'identifier à un personnage, se projeter dans le passé ou le futur, s'ouvrir à d'autres cultures, s'imaginer dans des réalités alternatives, se sécuriser...

C'est [...] cet incessant devenir, synonyme de santé, qui nous interdit de relire jamais le même livre !

Lire, c'est avoir le pouvoir de se concentrer, de retenir, ne pas oublier qui parle, ce qui vient de se passer. Alors je me déconcentre, brutalement, pour me prouver que je suis capable d'avoir un pied dans chaque monde. Je lève la tête, je secoue le livre, je soupire parce que la phrase était belle, je répète quelques mots pour être sûre que ma mémoire atteint ma bouche. Je regarde dehors, je reviens au livre : cela s'appelle accommoder. Passer ainsi d'un monde si proche à un monde tellement lointain, s'accommoder du réel et de la fiction, avec la même aisance, c'est vivre heureux.

Régine Detambel insiste sur le caractère charnel de la lecture sur papier (la douceur et l'odeur du papier...), sur l'importance de l'oralité (la lecture de passages importants à voix haute) et sur celle de l'écriture (le recopiage de citations, l’annotation dans les marges des livres...) qui concordent vers une assimilation corporelle du texte. Selon elle, lire ou écrire engage - et soigne - tout le corps.

Écrire, c'est jouer à grimper l'escalier quatre à quatre.

Il faut que le bibliothérapeute éveille des vocations, non pas de calligraphes, mais de carnettistes exhibant leurs citations et passages, les recopiant et les gueulant au besoin.

Recopier, c'est lire de tout son corps ; recopier quelques vers d'une poésie vaut le coloriage d'un mandala. Bien sûr, l'exercice a eu entre-temps une résonance cruelle de punition scolaire. Mais au-delà de la torture sadique, on peut vraiment y reconnaître une activité bénéfique, car on n'assimile pas ce que l'on n'a pas recopié. Et puis la caresse sur le papier, le tranchant de la main effleurant la feuille, ce n'est pas rien.

Le papier nous écoute. Il nous accompagne (on tâche d'avoir toujours sur soi un calepin et un crayon), il est un interlocuteur imaginaire. Comme dans une psychothérapie, le papier permet la symbolisation, c'est-à-dire que, grâce à lui, on peut construire des représentations personnelles de nos expériences. Symboliser, c'est tout à la fois se souvenir, figurer, représenter, jouer, nier... Quant au lecteur qui écrit dans la marge de ses livres préférés, alors il articule les deux processus de la catharsis et de la symbolisation, pour sa plus grande jubilation.

Ainsi, cet essai sur la façon de soigner les maux par les mots est intéressant. Pour autant, j'ai été frustrée de n'y découvrir aucun cas concret, aucune méthodologie applicable. Sans m'attendre à une liste qui ferait office d'ordonnance universelle, j'espérais tout de même des éléments tangibles pour appréhender la méthode à mettre en œuvre. Je suppose donc ici que l'objectif était de proposer une synthèse des différentes réflexions déjà menées sur le pouvoir soignant et cathartique de la lecture et qu'il s'agit d'une introduction à une éventuelle formation à suivre. Une piste, cependant :

J'ai peur du regard de l'autre, que puis-je lire ? On vient de m'enlever un sein, que dois-je lire ? J'ai peur de vieillir, quoi lire ? Magnifique réflexe car le bibliothérapeute est un documentaliste spécialisé dans la quête du plus humain en nous, et se doit de donner à un problème, par l'intermédiaire du choix d'un grand livre, les réponses les plus riches humainement. [...] La bibliothérapie nécessite l'empathie.

Publié le 26 Septembre 2019

On n'est pas lecteur qu'au moment où on lit. Le champ d'une pratique culturelle ne se résume pas à l'objet à consommer. Être lecteur c'est aussi choisir les ouvrages, estimer de quel argent on dispose, décider de l'endroit où on les achète, chercher les livres, les attendre, en discuter... Or nous voulons former des lecteurs, et pas simplement des liseurs.

Jean-Marie Privat, prof. de litt. et d'anthrop. de la culture pour "Lecture jeune"

Publié le 31 Mai 2018

Un témoignage édifiant sur les livres comme

"arme d'instruction massive"

Les passeurs de livres de Daraya : une bibliothèque secrète en Syrie

 

Tout commence en octobre 2015 par la découverte d'une photo intrigante sur les réseaux sociaux. Delphine Minoui, grand reporter, cherche à lever le voile sur sa légende qui évoque "une bibliothèque secrète au cœur de Daraya". C'est le point de départ d'entretiens sur plusieurs mois avec des jeunes syriens subissant à l'époque le siège de Daraya, banlieue de Damas, imposée par Bachar Al-Assad depuis plusieurs années.

 

La résistance par les livres, moyen de se cultiver et de s'élever intellectuellement : voici le fil rouge du récit de Delphine Minoui, relayant le vécu, le désespoir parfois mais surtout l'optimisme et la volonté farouche de résister pacifiquement des jeunes gens de Daraya. Ici l'exercice n'est pas purement littéraire mais traite de la lecture à la fois comme refuge et comme pont vers l'émancipation. J'ai apprécié lire les deux premiers tiers de l'ouvrage, pour découvrir le contexte évoqué et goûter à de jolies envolées sur le pouvoir des livres. L'engouement de Delphine Minoui est communicatif. On apprend beaucoup sur le quotidien de la population syrienne suite aux événements du printemps 2011. J'ai par contre eu plus de mal à terminer ma lecture. La fin de l'ouvrage rend compte de la suite des événements de manière plus factuelle, s'éloignant de l'histoire de la bibliothèque. C'est pour autant un documentaire littéraire remarquable et touchant qui fait écho à notre amour des livres : un récit lumineux sur les livres comme bouclier contre l'obscurantisme.

 

 

Les passeurs de livres de Daraya : une bibliothèque secrète en Syrie

Delphine Minoui

Ed. du Seuil

2017 / 160 p.

Publié le 26 Mai 2015

Je m'appelle Livre et je vais vous raconter mon histoire

 

 

La quatrième de couverture :

 

Depuis des siècles je raconte l'histoire des autres. L'heure est venue de raconter la mienne. De dire par où je suis passé avant d'arriver entre vos mains. On a corné mes pages, on a ri ou pleuré avec moi, on m'a banni, livré aux flammes... J'ai vu des civilisations naître et mourir. Pourtant, j'ai survécu. Ce que vous allez découvrir, cher lecteur, c'est un vrai roman, celui de ma vie.

 

 

Mon avis :

 

Mi-documentaire mi-roman, cet ouvrage atypique de lecture facile est à mettre entre toutes les mains, notamment celles des collégiens ! Illustré par des figurés en noir et blanc, avec une mise en page des plus aérée, le livre s'adresse à nous en termes simples pour nous raconter son histoire. Du chapitre "Qui a inventé l'écriture ?" au chapitre "Mon frère E-book", on passe en revue toute l'histoire du livre : les différents supports de l'écriture, l'invention du papier, de l'imprimerie, du livre de poche, l'étymologie du vocabulaire livresque, le rôle des bibliothèques, les autodafés, la révolution digitale... La jaquette raffinée et le papier épais des pages de cet ouvrage sont représentatifs de son contenu : un narrateur atypique, des informations historiques assez complètes et accessibles, des illustrations agréables, une pointe d'humour, une pincée de citations, un soupçon de poésie... Pour toutes ces raisons, ce codex (du latin caudex, tronc d'arbre) mérite le détour !

 

 

Quelques citations :

 

  • "Si tu ne connais pas les arbres, tu risques de te perdre en forêt ; si tu connais pas les histoires, tu risques de te perdre dans la vie." (p. 11)

  • "Les Sumériens nommaient cet endroit "maison de la mémoire" ; les Egyptiens, "lieu des soins de l'âme", les Tibétains, "océan de joyaux". Je parle ici, bien sûr, des bibliothèques. Aussi loin que je me souvienne, elles ont toujours existé. Elles sont nées avec l'écriture, ont grandi avec elle." (p. 102)

 

 

Pour feuilleter le début du livre vous pouvez vous rendre sur le site de l'éditeur.

 

 

Agard, John.

Je m'appelle Livre et je vais vous raconter mon histoire

Ed. Nathan

2015/135 p.

 

Publié le 12 Mai 2015

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La quatrième de couverture :

 

"Le premier homme de la préhistoire qui composa un bouquet de fleurs fut le premier à quitter l'état animal ; il comprit l'utilité de l'inutile." Le livre de Thé, Okakura Kakuzô, 1906

 

La littérature de jeunesse est ainsi : pour les uns un bouquet de fleurs et pour les autres, inutile. Depuis toujours, elle se complait dans cette interrogation persistante, insignifiante et inféconde : écrit-on pour les enfants ? Elle résonne alors inlassablement de mille polémiques quant à sa qualité, son statut, sa fonction. Faut-il l'interdire, la remettre à l'ordre, "l'éduquer" ? Contre les voix qui s'élèvent pour l'éreinter, souvent sans la connaître, Patrick Ben Soussan fait l'éloge de cette singulière faculté de la littérature jeunesse : offrir aux enfants des occasions de penser, de rêver, de rire et de pleurer, d'aimer, de comprendre, de partager, de rencontrer, au plus vrai, le sensible, l'affecté, le réel et le rêve, de s'échapper et de se retrouver. C'est cela aussi qu'apporte la littérature de jeunesse à ceux qui ne sont plus des enfants, des retrouvailles, non pas avec leur enfance, perdue, inaliénable, mais avec des parts d'eux-mêmes, étranges et étrangères parfois, qu'elle leur révèle, à leur insu.

 

 

Mon avis :

 

Patrick Ben Soussan, pédopsychiatre, nous fait part de son amour passionné pour la littérature jeunesse et plaide pour des lectures ni utilitaristes ni éducatives mais simplement sachant favoriser la découverte de soi et des autres. Il fustige notamment François Busnel, qui juge la littérature jeunesse à la seule lumière du marketing. C'est un livre militant et intéressant ; un plaidoyer qui puise dans son histoire personnelle. On peut toutefois regretter des longueurs et des tournures de phrases parfois ardues.

 

 

Quelques extraits :

 

  • "Il m'a fallu au mois quinze ans d'études et presque autant de psychanalyse, pour y comprendre quelque chose à ces 90 pages de Oui-Oui." (p. 32)

  • "A travers les siècles, l'enfant sera pensé sur ce mode ontologique, en vide, en creux, en attente d'éducation." (p. 59)

  • La littérature jeunesse est l'alcool fort de la littérature. Elle nous rappelle, avec fracas." (p. 81)

 

  • "Des bacs entiers de librairies et de bibliothèques te diront le monde à la façon machmallow, chamallow, pastels suaves, édulcorants et arômes artificiels à toutes les pages. Se souviendra-t-on un jour des Trois brigands, de ces oppositions de couleurs tranchées, de ces noirs, de ces rouges, de ces bleus, dans des mises en pages si audacieuses ?" (p. 144​)

  • "J'ose penser que les livres ont d'autres goûts et qu'immanquablement ils sauront rendre les enfants gourmands." (p.155​)

  • "J'avais traversé les années 1980, après la naissance de mon premier fils, en d'étranges compagnies : il y avait là un Sacré Père Noël (Raymond Briggs), un Marcel très champion (Anthony Browne), un Prince de Motordu (Pef), un Grand Papa (John Burningham), des brigands, enfin au moins trois (Toni Ungerer) et des filles amusantes (Agnès Rosenthiel), des monstres très maxi (Maurice Sendak), une Adèle (Claude Ponti), une petite Lou (Jean Claverie), un Loulou (Grégoire Solotareff), une Célestine (Gabrielle Vincent), un chien bleu (Nadja), un petit bleu ou peut-être un petit jaune (Léo Lionni), une chenille qui fait des trous (Eric Carle) et encore une maison hantée (Jan Pienkowski)... J'en ai connu aussi qui avaient des problèmes avec leur père (Babeth Cole), des qui voulaient des chats (Tony Ross), même une Julie qui avait une ombre de garçon (Christian Bruel), enfin, vraiment de drôles de Jojo (Olivier Douzou)."

 

Ben Soussan, Patrick.

Qu'apporte la littérature jeunesse aux enfants ? Et à ceux qui ne le sont plus

Ed. Erès

Coll. 1001 et +

2014/322 p.