Le Rolleiflex de Lee
Publié le 16 Août 2026
Dans le cadre de la première édition du Prix littéraire féministe de l'Ouest organisé par l'association nantaise Les fameuses, je participe au Comité de lecture sélectionnant les ouvrages en lice. Outre le recueil de poésie Nonbinaires de Martin Page que j'avais déjà lu auparavant, j'ai donc pu découvrir une bande dessinée sur l'âgisme et un roman jeunesse historique.
Ce roman signé Mélanie De Coster à destination des grands collégiens nous parle de Gabin, un adolescent de notre époque, qui se retrouve catapulté en pleine Seconde Guerre mondiale, aux côtés de la photoreporter Lee Miller. Armée de son appareil photo Rolleiflex, la photoreporter documente l'horreur et la Libération. En devenant son assistant, Gabin va traverser l'Europe en guerre, des combats de Saint-Malo à la découverte insoutenable des camps de concentration, jusqu'à pénétrer dans l'appartement d'Hitler à Munich. Ce roman n'est pas qu'un voyage dans le temps pour adolescents. C'est un outil de résilience qui met des mots là où l'Histoire a laissé des traumas invisibles. Certaines phrases sont d'ailleurs en italique, intégrant les propres écrits d'époque de Lee et renforçant la valeur documentaire du récit.
Surtout, ce roman permet de découvrir ou redécouvrir la figure de Lee Miller, ancienne égérie de mode américaine puis muse des surréalistes à Paris, qui a refusé de n'être qu'un objet esthétique et s'est imposée sur le front comme l'une des très rares femmes photoreporters. J'ai été complètement soufflée en découvrant sa plus fameuse photo prise dans la salle de bain d’Hitler. J'ignorais l'existence de ce cliché, et sa découverte a été une véritable surprise. Voir cette femme s'approprier l'intimité du dictateur le jour même de sa mort, en laissant la boue de Dachau sur son tapis, est un geste d'une audace historique saisissante. Cette photo, et d’autres, auraient d'ailleurs méritées d'être insérées dans le livre.
Mélanie De Coster signe un récit d'émancipation nécessaire pour redonner une voix et une juste place à cette figure historique. C'est une lecture précieuse, qui rappelle que l'image est une arme de témoignage et que le courage n'a pas de genre.
Ca change quoi, au fond, le sexe de la personne sous l'uniforme ? Ou derrière l'appareil photo ? Je voudrais pouvoir lui dire que, dans quelques décennies, des femmes seront envoyées spéciales sur des champs de bataille, que d'autres présenterons les informations au journal télévisé, en prime time. Néanmoins, une part de moi se demande si c'est suffisant, car son discours... J'ai l'impression de toujours l'entendre à mon époque. Les choses changent-elles vraiment ?
Lee refuse d'être limitée par son genre, tout doit lui être possible. Quoi qu'en pensent les autres.
Je remarque qu'elle place systématiquement un homme dans chacun de ses clichés : un soignant, un soldat, n'importe qui découvrant l'horreur avec nous. Peut-être pour que personne ne soit jamais seul face à ses images. Grâce à Lee, quelqu'un leur tiendra la main pour les accompagner dans cette partie sombre de l'histoire.
C'est à ton tour maintenant. A toi de prendre le relais. Deviens grand, Gabin. Si tu ne fais pas l'histoire, sois-en le témoin, le relais pour les autres. Tu peux faire la différence.
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