Publié le 31 Octobre 2025

Les promesses orphelines

Qu'est-ce que réussir sa vie ? C'est sur cette question que s'ouvre le nouveau roman de Gilles Marchand (dont j'ai déjà lu Des mirages plein les poches et Le soldat désaccordé). Le point de départ de l'écriture de ce roman d'amour au long court : le projet français de construction d'un aérotrain, qui aurait pu révolutionner l'histoire des transports.

 

Gino, fils d'immigré italien, va grandir et vivre pendant les Trente glorieuses, cette folle époque où tout semblait possible : aller sur la lune, remplir son chariot de supermarché d'aliments surgelés, s'équiper d'un lave-linge, construire un aérotrain... Nous le suivons tout au long de sa vie à partir de ses dix ans et de son arrivée dans la campagne orléanaise. Gravitant autour de lui, nous faisons connaissance avec ses parents, son frère, sa "tante", Roxanne, les habitués du café du village. Nous croisons aussi des personnages qui ont réellement existés, notamment Jean Bertin, ingénieur, et Daniel Ermisse, pilote de l'aérotrain. Le récit est entrecoupé de pages de "réclame" : d'authentiques textes de publicités d'époque où l'on peut constater la foi dans le progrès technologique mais aussi la misogynie ambiante. Gino se passionne pour les avancées techniques de son temps et, plus encore, il est épris de Roxanne, qui elle, a des envies de théâtre et de cinéma. Ils se sont "rencontrés dans une boule à neige", à la fête foraine annuelle. Et Gino, doux rêveur, décide qu'elle sera la femme de sa vie. S'accrochant à l'intuition de son cœur et à ses idéaux de progrès. Il fera tout "pour en être" de ce projet de train révolutionnaire évoluant sur coussin d’air. Et les coupures de journaux alimenteront son enthousiasme tout comme les connaissances du lecteur. Sa fraîcheur et sa modestie charment le lecteur. Car Gilles Marchand sait fabriquer des personnages attachants, à la fois pleinement dans leur époque et un peu en marge de celle-ci. Les Trente glorieuses, dans ses changements de mode de vie, sa musique et ses espoirs, sert de décor à l'histoire mais résonne aussi particulièrement pour la génération d'après. Comme l'auteur, j'ai grandi dans un monde où tout cela était acquis. Le progrès a pris le nom d'internet. Et aujourd'hui résonnent des mots plus inquiétant qu'inspirant, comme "intelligence artificielle" ou "perturbateurs endocriniens". Alors, la question de "la dame de l'Institut français d'opinion publique" venant régulièrement s'enquérir du degré de bonheur des personnages nous est aussi posée à nous, lecteur : "Diriez-vous que vous êtes très heureux, assez heureux ou pas très heureux ?".

 

Une écriture justement belle et rythmée se met au service d'une histoire de vie et d'amour qui nous raconte aussi une époque. On vibre avec Gino et on comprend un peu mieux de quoi peut être fait le bonheur.

 

Je savais que je ne serais pas celui qui irait dans l’espace, mais je voulais être de ceux qui allaient lancer la fusée. J’étais prêt à gratter l’allumette, à appuyer sur le bouton, et tant pis si la lumière allait sur les autres.
Et j’ai touché du doigt l’inatteignable.
Et le progrès s’est pris un choc pétrolier dans la gueule.
Et puis un TGV.
Tout ça, c’est un peu la même histoire.
C’est la mienne, en tout cas.
J’ai failli réussir ma vie.

Mon enfance s’est achevée comme ça. Des étés très longs, des hivers très longs. Les années 1950 se terminaient, les années 1960 s’apprêtaient à débouler, tapies dans un angle du calendrier. Le monde continuait de changer à toute allure. Je le contemplais depuis la fenêtre de ma chambre. J'ai eu douze ans, j'ai eu treize ans, j'ai eu quatorze ans. Même champ, mêmes arbres, mêmes nuages paresseux dans le ciel. Et pourtant, partout ailleurs, c'était la course au progrès. On parlait d'acheter un téléviseur, un aspirateur, un lave-linge.
On nous disait qu'il fallait être heureux. Alors, on tâchait de l'être pour ne pas fâcher la vie.

Nous nous sommes rencontrés dans une boule à neige. Une boule à neige avec un couple de danseurs à l’intérieur.

Il a sorti une bouteille de champagne qu'il gardait depuis des années pour fêter ça. Je n'ai pas pu m'empêcher de rire : Gino avait une fête en réserve. C'est cela peut-être la clef du bonheur : garder une bouteille au frais parce que l'on sait que la fête viendra.

Rédigé par Nota Bene

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Publié le 30 Octobre 2025

Grands-parents

𝑀𝑒𝑟𝑐𝑖 𝑎̀ 𝑙𝑎 𝑚𝑎𝑖𝑠𝑜𝑛 𝑀𝑖𝑗𝑎𝑑𝑒 𝑝𝑜𝑢𝑟 𝑙𝑒 𝑝𝑎𝑟𝑡𝑎𝑔𝑒 𝑑𝑒 𝑐𝑒𝑡 𝑎𝑙𝑏𝑢𝑚.

 

 

Hélène Delforge et Quentin Gréban poursuivent leur collaboration. Après Maman, Amoureux et Papa, leur dernier album commun met à l'honneur les grands-parents. L'objet-livre est un peu moins grand, ce qui est à la fois appréciable car bien plus pratique et à la fois dommage car il s'accorde moins aux précédents albums sur l'étagère d'une bibliothèque. Comme toujours, une fois le livre ouvert, des textes de gauche aux aquarelles de droite, on se laisse happer par la beauté et la tendresse déployées. Les bribes d'histoires sont simples et belles, parfois drôles ou plus mélancoliques. Souvent émouvantes. Y sont évoqués des papys superhéros, des mamies qui ne savent pas cuire une tarte aux pommes, des rides, des glaces à la vanille, un chat, une mésange et de grands secrets.

 

Publié le 29 Octobre 2025

La voleuse de politesse

𝑀𝑒𝑟𝑐𝑖 𝑎̀ 𝑙𝑎 𝑚𝑎𝑖𝑠𝑜𝑛 𝑀𝑖𝑗𝑎𝑑𝑒 𝑝𝑜𝑢𝑟 𝑙𝑒 𝑝𝑎𝑟𝑡𝑎𝑔𝑒 𝑑𝑒 𝑐𝑒𝑡 𝑎𝑙𝑏𝑢𝑚.

 

La jeune sorcière Piment d'Espatouille à l'écharpe jaune et rouge rêve d'être couronnée "Sorcière la plus malfaisante de l'année". Pour ce faire, elle concocte un sortilège afin d'éliminer la politesse dans son village. Plus un merci, plus un geste bienveillant : son nouveau sort est un succès. Du facteur à la promeneuse Madame Flocon, aucun passant n'échappe à sa baguette magique. Mais lorsqu'elle reçoit le prix tant convoité, un certain mot lui échappe. Oups !

 

Une fable contemporaine pleine d'humour pour aborder les notions de politesse, de vivre-ensemble et de civilité. Un album pour faire réfléchir les enfants aux effets de leurs paroles et de leurs comportements sur les autres. Des illustrations légèrement surannées pleines de charme.

 

La voleuse de politesse

Publié le 20 Octobre 2025

Voyage voyage

Voici ma quatrième lecture de la rentrée littéraire. Un court roman signé Victor Pouchet, dont la première de couverture est illustrée par un photomontage de Clémentine Mélois.

 

Orso et Marie s'aiment mais se heurtent à un chagrin brutal. Pour "se changer les idées", Orso les lance dans un road-trip improvisé dans leur vieille Renault 21 Nevada aux sièges plein de miettes, tentant de déjouer la tristesse par l'absurde. Tout plutôt que l'attente et le désoeuvrement. Jusqu'à visiter le musée du Poids, le musée de l'Amiante, Lourdes ou encore Saint-Tropez. Ce roman d'amour et de petite aventure est un mélange de drôlerie, de lumière et de tendresse. Ses protagonistes se demandent comment continuer à éprouver de la joie malgré l'insouciance qui s'en va. Pour apprivoiser leur douleur, celle de ne peut-être jamais connaître la parentalité, pas de recette miracle, mais une confiance l'un envers l'autre. Cette échappée douce-amère, non pas en thalasso ou sur les plages de Sardaigne mais au grès de haltes dans des musées incongrus et des hôtels de zones industrielles, est synonyme pour eux de délicatesse, de décalage et de résilience. Ils trouveront un certain début de réconfort en laissant un temps derrière eux les impératifs professionnels et la maltraitance médicale, et en allant à la rencontre, comme le dit l'auteur, d'un "merveilleux de proximité".

 

Pour qu’une rencontre amoureuse advienne, il faut un accident. Il en existe toute une variété, allant du plus minime (deux regards se croisent dans le métro) au plus sensationnel (pour sauver le monde d’une attaque extraterrestre, une biologiste surdouée doit collaborer avec un ancien agent du Los Angeles Police Department, un faut bourru au cœur tendre). Disons que la première entrevue entre Marie et Orso, cinq ans plus tôt, se situait quelque part entre les deux.

Le professeur poursuivait : pendant longtemps, les variations de mesure étaient grande d'une province à l'autre. Pour s'assurer qu'un volume de seigle à Paris soit identique à un volume de seigle à Clermont-Ferrand, que le seigneur ne se fasse pas léser lors lors du paiement des impôts sur la tonne de sel et le boisseau de chêne, il était impératif de trouver un système fiable. Des scientifiques avaient alors eu l'idée d'inventer le kilo, puis le litre, puis des moyens de plus en plus précis pour mesurer tout cela. Marie faisait de son mieux, mais elle avait du mal à suivre. Pourrait-on faire un tableau d'équivalence du poids des choses qui nous arrivent ? Quel poids avait sa tristesse par rapport aux autres tristesses du monde ? Et quelle balance utiliser pour le savoir ?

Marie, elle non plus, n'aurait pas su dire exactement quel avait été le plus beau jour de sa vie. A cette question, les gens répondent en général du tac au tac "le jour de la naissance de mes enfants", et elle éprouvait plus douloureusement encore le fait de ne pas en avoir. Elle avait des souvenirs heureux, bien sûr, mais connaîtrait-elle un jour le plus beau ? (...) Il s'était souvenu que, le dimanche matin, il se levait parfois un peu plus tôt qu'elle. Il lui apportait un café au lit, l'embrassait sur les lèvres pour la réveiller. (...) Quand leurs jambes tiraient un peu, ils remontaient chez eux, et c'était bien de rentrer, fatigués de bonne fatigue, de danser en chaussettes sur le parquet ou de s'affaler sur le canapé en mangeant des choses piochées au hasard dans le frigo.

Suite ci-après

"C'est un dimanche ultra-dominical", disait Orso. Et peut-être que ce jour-là, dont il semblait pourtant y avoir si peu à dire, était le plus beau de leur vie.

Quand on aperçoit enfin une étoile filante après avoir attendu longtemps le dos collé dans l'herbe froide, quand 11h11 s'affiche sur l'écran de notre téléphone, quand on jette une pièce au fond d'un puits, quand on a frotté comme il le fallait la lampe enchantée et qu'un génie en surgit, quand on réussit à deviner sur quelle joue est tombé notre cil, quand on dit tous les deux les mêmes mots en même temps, quand on a un pigeon d'intercession entre les mains, il convient de formuler un voeu. C'est alors qu'on hésite. Il ne faut pas se tromper, car il arrive que ces voeux se réalisent. Qu'est-ce qu'on peut souhaiter pour de vrai et pour toute la vie ? Que les gens qu'on aime nous aiment et continuent à nous aimer. Qu'aucun d'eux ne souffre ni ne meure.

Suite ci-après

Qu'il fasse beau à l'automne pour la fête sur les quais. Qu'on ait la chance de voir un jour ces paysages du bout du monde qui sont pourtant au bout du monde. Que l'opération encore à venir se passe bien et que les médecins soient gentils. Que ça aille très vite mieux ensuite et pour toujours. Que les mirabelles du jardin soient nombreuses et extrêmement sucrées. Que nos désirs très impossibles le soient un peu moins. Que les malheurs se dissolvent dans des phrases insensées et qu'on continue à rire au mauvais moment. Que les murs de la maison tiennent malgré le vent. Que l'argent coule à flots et que la banque nous rembourse les agios. Qu'on sache transformer nos peines en histoires et que d'autres histoires remplacent les précédentes.

Rédigé par Nota Bene

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Publié le 3 Octobre 2025

Où les étoiles tombent

Où les étoiles tombent est le deuxième livre de Cédric Sapin-Defour, auteur de Son odeur après la pluie qui avait fait parler de lui en 2023 et qui évoquait sa relation avec son chien Ubac. Ici encore, il s'agit d'un récit intime, bouleversant, qui raconte le jour où sa compagne Mathilde a été victime d'un accident de parapente et les mois qui suivront pour elle et lui, en tant qu'aidant inquiet, dévoué, admiratif aussi. Car, comme le disent les italiens pour parler des étoiles filantes, les étoiles tombent. Mais elles continuent de briller.

 

En août 2022, au nord-est de l'Italie, le couple, féru de sport et d'évasion en montagne, s'élance dans les airs. Mais Mathilde va rapidement chuter. Le récit revient sur les minutes et les heures de ce jour noir, tout en étant entremêlé du récit des jours d'après. Les allers-retours temporels permettent ainsi une respiration bienvenue. Au départ, Mathilde est dans le coma, polytraumatisée, avec notamment 11 vertèbres et 20 côtes cassées. On ne sait si elle pourra remarcher. De son côté, Cédric est évidemment en proie au désarroi, à l'angoisse, à la culpabilité, à la peine. Et il commence à consigner leur quotidien dans un carnet de bord. Soutenu par l'amour et l'amitié. C'est bien écrit, d'un ton juste et humble. C'est l'histoire d'une reconstruction, d'une renaissance. C'est aussi en filigrane une sorte d'hommage au système de santé et aux soignants. C'est terriblement émouvant.

 

PS : Mon exemplaire est déjà dans d’autres mains que les miennes mais je ne manquerai pas d’ajouter quelques citations supplémentaires par la suite.

 

Bientôt, nous a dit l'ergo, tu pourras te déplacer où tu veux en fauteuil électrique. Dans ta salle de bain et son miroir. Tu trouveras face à toi une dame abîmée qui pourrait te faire peur. N'aie crainte, ne t'enfuies pas, supporte son regard. Comme tous les êtres du miroir, elle ne fait que passer.

J'ai enfin eu Christophe Rulh au téléphone. Il a une voix calme et ce qu'il faut d'accent pyrénéen pour rappeler que la vie peut être drôle. Les Pyrénéens sont comme les Québécois, le plus illustre des docteurs ou le plus zélé des croque-morts, quand il nous parle, on attend une blague. Nous convenons de nous voir dans la semaine. "Vous avez fait le plus dur, reste le plus long, me dit-il. Elle est si passe-partout, cette phase de médecin, qu'elle s'est faufilée par une venelle dont je croyais être le seul à connaître l'accès. Je l'accueille.

Où les étoiles tombent
Où les étoiles tombent
Où les étoiles tombent
Où les étoiles tombent
Où les étoiles tombent
Où les étoiles tombent
Où les étoiles tombent
Où les étoiles tombent
Où les étoiles tombent

Rédigé par Nota Bene

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