Publié le 27 Janvier 2026
A-t-on le pouvoir d'écrire sa propre histoire ? C’est la question que pose Timothée de Fombelle dans son nouveau et bouleversant très court roman édité dans la collection blanche de Gallimard.
Paris, 1944. Claire, une jeune résistante de 19 ans, attend son chef de réseau dont elle est secrètement amoureuse. Et Blanche, c'est son nom de code, est en retard. Ce n'est pas bon signe. Peut-être a-t-il été arrêté par les Allemands. Pour tromper l'attente et l'angoisse, elle se met à écrire sur sa machine à écrire et "s'évade". Elle rêve leur folle histoire d’amour. Elle résiste. Par l'amour, l'imagination, la beauté, l’écriture, le temps grappillé. Des souvenirs d'avance se déploient sur le papier. « Les mots tiennent bon » durant toute cette nuit de nécessaire écriture. Comme un acte de foi dans la littérature elle-même, d'une ardeur, d'une délicatesse et d'une beauté de langue enviable. Le seul reproche à formuler : cette forme trop brève qui frustre le lecteur. Mais comme l’expliquait Timothée de Fombelle lors d’une rencontre en librairie, bien qu’il n’en soit pas lui-même coutumier, il adore lire des récits courts et denses. Ici, la narration se déroule le temps d’une nuit, avec un certain compte à rebours qui force à « écrire au rabot ».
Claire nous parle de Rosine, une jeune femme résistante comme elle, de son voisin curieux de tout, de Madame Dulacq qui lui a enseigné la dactylographie, d’Émile l’adolescent de quatorze ans à qui elle souhaite bon voyage sur le quai de la gare. Elle parle d’escapade à la plage fin août avec leur premier enfant imaginaire. Paul ou Simon. Elle parle de baisers échangés sur les toits. Elle dit qu’elle veut « être vieille avec une écharpe rose le soir pour aller dîner » et « avoir eu le temps de tout oublier ». Dans l’urgence de cette nuit, Claire, à la fois naïve et lucide, se sauve par les mots et déploie sur le papier les fragments d’une vie entière.
J’ai des souvenirs d’avance. Je les écris dans le désordre, très vite, pour rester vivante. Quand ils n’ont pas encore existé, je les invente.
J’ai vu les dimanches de guerre, la ville heureuse quand même, ce monde partout, la foule au jardin, les goûters dans les landaus, les ponts piétinés, les familles penchées sur la Seine. Le soleil qui fait croire à la paix.
Hier j’ai eu dix-neuf ans, mais il y a sous mes mains cette nuit une femme qui se met à exister dans ma chambre, bavarde et vieille. Elle descend le clavier comme un escalier d’honneur. Une femme très âgée qui parle et me survivra. C’est moi.
J’invente l’endroit où nous attend tout ce qu’on ne vivra jamais. Il est minuit. J’écris vite parce que les lignes sont des années.
Le voisin est curieux de tout. Curieux de Blanche qui vient le soir. Curieux de mes nuits. On est très occupée, mademoiselle. […] Il est tenté d’écrire des lettres à la préfecture. Monsieur, je m’excuse de venir troubler, j’ai l’honneur de porter à votre connaissance, mademoiselle qui habite au quatrième, des activités impénétrables, reçoit le soir, la nuit, je me permets de vous signaler, pour la France, pour l’honneur, si je ne signe pas ce courrier, vouloir n’en tirer aucune récompense. Et d’autres mots, d’une elle écriture d’écolier.
J’ai aimé tout ce que je ne connaîtrai pas. Ma main dans sa poche. Les draps, le matin, sur la fenêtre. L’étendard de nos nuits, au soleil.
/image%2F0550871%2F20260119%2Fob_37b976_img-7327.jpeg)
/image%2F0550871%2F20260127%2Fob_24f330_img-7397.jpeg)
/image%2F0550871%2F20260119%2Fob_58c738_img-7326.jpeg)
/image%2F0550871%2F20260119%2Fob_f26b66_img-7353.jpeg)
/image%2F0550871%2F20260119%2Fob_3a8f4a_img-7356.jpeg)
/image%2F0550871%2F20260119%2Fob_6068bb_img-7355.jpeg)
/image%2F0550871%2F20260116%2Fob_d04f67_img-7338.jpeg)
/image%2F0550871%2F20260116%2Fob_b29287_img-7336.jpeg)