Publié le 5 Février 2020

Le grand cerf

Voici un classique des histoires du Père Castor, de Vassilissa et Romain Simon, réédité en octobre dernier en couverture souple par Flammarion jeunesse. Reprenant l'idée de la célèbre comptine, cet album à destination des enfants de maternelles nous parle d'amitié et de solidarité, incarnées par les personnages du cerf à la stature de gardien de la forêt et du lapin des champs apeuré par le chasseur. Un soir, lisant tranquillement son journal dans sa maison, le Grand Cerf entend frapper à sa porte. C'est un lapin des champs qui le supplie de le faire entrer : "ouvre-moi, ou le chasseur va me tuer !" et qui entre d'un bond. Sous la protection du Grand Cerf, le lapin va pouvoir se détendre et profiter d'un moment de répit. Les deux amis vont partager un repas puis jouer aux cartes. Une fois couché, le lapin aura du mal à trouver le sommeil. Mais le lendemain, après un délicieux petit-déjeuner, le Grand Cerf s’attèlera à la fabrication d'une solution. J'ai adoré les classiques et douces illustrations de cet album et la chaleur se dégageant du foyer du Grand Cerf. J'ai eu envie de m'installer à table avec eux pour déguster l'omelette au cerfeuil et siroter un jus de carotte. J'ai eu envie de les aider à essuyer la vaisselle et les regarder jouer aux cartes. Au-delà de l'atmosphère réconfortante, j'ai apprécié la chute toute simple de l'histoire. Cet album défend la fraternité mais évoque aussi, de façon détournée, le comportement poli à adopter en tant qu'invité quand on est amené à passer la nuit hors de chez-soi. Un concentré de mignonnerie. Voyez plutôt la bouille de ce lapin.

Publié le 4 Février 2020

La valise rose

On lui avait apporté des peluches, des mobiles, des jouets, des grenouillères, un cheval à bascule, une balançoire géante, parfaite pour un bébé de trois kilos, 437 grammes. Tout cela était considéré comme des cadeaux de naissance acceptables et bienvenus.

Un petit garçon vient au monde. Son entourage le gâte pour célébrer "ce bébé tant attendu et déjà tant aimé", ses dix doigts de pied, ses petites cuisses potelées et son sourire aux anges. Mais personne ne comprend très bien ce qui est passé par la tête de la grand-mère (forcément paternelle). Elle arrive à la rencontre de son petit-fils avec une valise rose. Bon, déjà, pourquoi ce "rose criard" pour un petit garçon ? Peut-être le véritable cadeau est-il à l'intérieur ? Mais non, c'est bien la valise elle-même, le présent offert à Bébé Benjamin. Sa mère est outrée : "Une valise pour un bébé ! Il va où ? Il ne sait pas encore marcher !" mais son père temporise, trouvant le cadeau original et pratique. Au fil du temps, Bébé Benjamin s'approprie la valise. Elle devient tout à tour un lit pour ses peluches, un garage pour ses camions, un tam-tam africain, un trotteur, un cartable, une compagne de voyage... C'est avec elle qu'étudiant, il franchit la porte de la maison en disant au revoir à ses parents.  Et puis arrive le jour de son départ en lune de miel. Il faudra alors que Benjamin apprenne à composer. Que garde-t-on de soi au fil des années et que laissons-nous de côté ? Emprunté à la médiathèque, cet album n'était pas vraiment adapté à mon fils de 4 ans mais il est à savourer pleinement à partir de 6 ans ! Susie Morgenstern et Serge Bloch signent ici un livre irrésistible : une histoire drôle, tendre et originale qui touche à plusieurs thématiques (la jalousie belle-fille/belle-mère, l'héritage familial, la transmission, la complicité entre les générations, la confiance en soi, les stéréotypes de genre, les conventions sociales) et des illustrations au trait fin d'une drôlissime expressivité.

Publié le 3 Février 2020

Suite à mon écoute de Jours sans faim

 

Les gratitudes

Vous êtes-vous déjà demandé combien de fois dans votre vie vous aviez réellement dit merci ? Un vrai merci. L'expression de votre gratitude , de votre reconnaissance, de votre dette. À qui ?

Le roman commence par la fin : la narratrice nous annonce la mort d'une vieille dame. Trois subjectivités se croisent tour à tour : celles de Michka, une dame âgée qui va déménager dans un Ehpad, Marie, la narratrice, liée à Michka et qu'on devine être le double de l'auteure et Jérôme, l'orthophoniste intervenant auprès de Michka. Avec l'âge, cette dernière réalise qu'elle est non seulement en train de perdre son autonomie mais aussi l'usage de la parole. Au moment où les mots lui échappent, elle prend conscience qu'il y a un merci vital qu'elle n'a pas prononcé et qu'il lui reste peu de temps pour l'adresser. Delphine de Vigan explore dans ce roman les liens qui relient les gens les uns aux autres et l'importance de poser des mots sur les vides, les douleurs et les absences. Bien que l'émotion affleure à chaque page, l'humour allège le texte. Les lapsus de Michka sont toujours signifiants et offrent un terrain de jeu littéraire jubilatoire. Avec sa paraphasie, décence devient clémence, cauchemar devient coquard, peine devient chaîne, un fauteuil roulant devient "croulant"... Le sens de ses paroles se double et s'enrichit. J'ai également beaucoup aimé les récits des cauchemars de Michka avec pour premier rôle la directrice de l'Ephad, qui m'a quelque peu rappelée la dame bleue de Jours sans faim. Texte court, économe et sensible, Les gratitudes m'a fait verser une larme. En bref, un roman humaniste et solaire sur la fin de vie, son accompagnement bienveillant, l'importance de remercier et dire sa gratitude avant qu'il ne soit trop tard.

Quand je serai vieille, je m'allongerai sur mon lit ou me calerai les reins dans un fauteuil et j'écouterai la musique que j'écoute aujourd'hui, celle qui passe à la radio ou dans les boîtes de nuit. Je fermerai les yeux pour retrouver la sensation de mon corps en train de danser. Mon corps délié, souple, obéissant, mon corps au milieu des autres corps, mon corps affranchi de tout regard, quand je danse seule au milieu de mon salon. Quand je serai vieille, je passerai des heures ainsi, attentive à chaque son, à chaque note, à chaque impulsion. Oui, je fermerai les yeux et je me projetterai mentalement dans la danse, dans la transe, je retrouverai un à un les mouvements, les ruptures, et mon corps épousera de nouveau le rythme, la mesure, au plus près de sa pulsation.

Quand je serai vieille, si je le suis un jour, il me restera ça. Le souvenir de la danse, les basses qui cognent dans le ventre, et l'ondulation de mes hanches.

Quand je les rencontre pour la première fois, c'est toujours la même image que je cherche, celle de l'Avant. Derrière leur regard flou, leurs gestes incertains, leur silhouette courbée ou pliée en deux, comme on tenterait de deviner sous un dessin au vilain feutre une esquisse originelle, je cherche le jeune homme ou la jeune femme qu'ils ont été. Je les observe et je me dis : elle aussi, lui aussi a aimé, crié, joui, plongé, couru à en perdre haleine, monté des escaliers quatre à quatre, dansé toute la nuit. Elle aussi, lui aussi a pris des trains, des métros, marché dans la campagne, la montagne, bu du vin, fait la grasse matinée, discuté à bâtons rompus. Cela m'émeut, de penser à ça. Je ne peux pas m'empêcher de traquer cette image, de tenter de la ressusciter.

Rédigé par Nota Bene

Publié dans #Je lis

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