Publié le 3 Septembre 2026

Le pays des étés

Après avoir refermé Que reviennent ceux qui sont loin les larmes aux yeux, j'ai voulu prolonger la magie en ouvrant le nouveau roman de Pierre Adrian Le pays des étés.

 

Ce pays, c'est son Neverland : la grande bâtisse familiale finistérienne où se croisent les générations de cousins. C'est le décor des étés immuables remplis de rires d'enfants, de serviettes de plage qui sèchent sur le fil à linge et de soirées au Café du port. Le narrateur trentenaire est au chevet de sa grand-mère et, avec elle, c'est un pan entier de souvenirs qui s'apprête à s'effondrer. Alors que les pièces se vident et que de nouveaux visages s'approprient les lieux, la mise en vente de la maison sonne le deuil de ceux que lui et ses proches ont été. C'est l'histoire douloureuse mais nécessaire d'une transmission qui se brise, nous forçant à regarder ce qui reste quand les murs s'en vont. Derrière ce deuil intime, l'auteur dessine aussi le basculement d'une époque, évoquant une jeunesse plus grave et inquiète pour l'avenir, en contrepoint du défilé de touristes sans gêne. Le crépuscule d'un monde.

 

Si j'ai retrouvé avec plaisir la plume élégante et feutrée de Pierre Adrian, je dois avouer que l'émotion n'a pas été tout à fait au rendez-vous. En recyclant ses nostalgies, l'auteur fige quelque peu les émotions du lecteur. Peut-être suis-je encore trop marquée par la lumière de Que reviennent ceux qui sont loin. Cette lecture m'a aussi rappelé le roman Dans la maison d'été de Karine Reysset sur le bonheur et le poids de la filiation. En résumé, une lecture douce et mélancolique comme une fin d'été.

 

Avez-vous déjà lu Pierre Adrian ? Ce nouveau roman vous tente-t-il ? Et êtes-vous, vous aussi, attachés à une maison de famille qui renferme tous vos souvenirs d'été ?

 

J'avais pensé qu'on retrouvait indéfiniment les lieux comme on les avait laissés mais c'était faux. Les lieux changeaient avec nous. Si la mort des êtres chers devait servir à quelque chose, peut-être serait-ce à cela. A accepter que tout passe, à renoncer au privilège de ce qui a toujours été. J'avais aussi le sentiment qu'en me détachant des maisons je me raccrochais davantage au pays. Ce qui comptait, après tout, c'était moins le mois d'août à la grande maison que les étés dans les abers.

Le quotidien de l'oncle, ses petites joies et ses tracas infimes, ses actualités, serait bientôt le nôtre. Le reste du monde n'existerait plus car le monde désormais commençait au Leclerc, après le bourg, et finissait dans les dunes, au bout de la presqu'île.

Les enfants arrivèrent la première semaine d'août. Ils accompagnaient des parents épuisés, enfin en vacances, qui regrettaient de ne pas les avoir confiés plus tôt à leurs grands-parents. On entendit la voiture s'arrêter devant le portail, les portières claquer, le grincement des battants qu'on tirait et le crissement des pneus sur le gravier. Je reconnu l'aboiement du chien Victor, des voix et des visages familiers qu'on libérait enfin de la captivité d'un long voyage. La paix était bel et bien terminée. Il ne serait plus possible de lire un livre après le petit déjeuner ni de faire la sieste dans le salon après le repas. J'acceptais pourtant cette joyeuse invasion. Août n'avait jamais été le mois du repos et du silence. Il s'étirait plutôt entre retrouvailles et séparation. Laisser...

... les autres entrer dans notre vie était d'un fracas épouvantable.

Mais j'ai vite compris que je pourrais (...) prier tous les saints du ciel, ça ne réparerait rien. Il faut du temps, des paroles, de l'amour.

Que resterait-il d'une trentaine d'étés passés dans la même maison ? Je pensai au mirage d'une époque où je croyais qu'ils seraient sans limite, alors que tant de choses dans la vie se comptent sur les doigts d'une main. Avant que ces souvenirs ne se dissipent, qu'ils ne jouent avec ma mémoire, je les ravivai en désordre encore une fois. L'odeur des combinaisons durcies par l'eau de mer dans l'armoire du premier étage ; le linge épais et fleuri de la chambre des enfants ; la lecture du soir alors qu'il faisait encore jour derrière les persiennes ; la petite grand-mère éveillée et inquiète, à mon chevet, une nuit de crise d'asthme ; l'orgue de Barbarie en forme de nuage accroché à l'escalier qui fredonnait La Mer de Charles Trenet.

On ne choisit pas de se séparer d'une maison ; on le fait pour que la vie continue. Alors, sans oublier le portail blanc, nous recommencerions ailleurs à féconder ces instants morts. Ailleurs, nous continuerions à recréer l'été.

J'appris plus tard, en apprivoisant l'absence, que les lieux que nous aimons nous aident à supporter un grand chagrin. Ils réparent, et la mer où qu'elle soit console. La mer console toujours.

Rédigé par Nota Bene

Publié dans #Je lis

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