Lettre de Philippe Meirieu à Xavier Darcos
Publié le 7 Janvier 2009
Lu et à lire sur le blog d'Olivier Ertzscheid : la lettre écrite par Philippe Meirieu au ministre de l'Education nationale Xavier Darcos, en date du 27 décembre 2008.
Quelques extraits :
Au sujet de la tendance politique actuelle du "retour aux fondamentaux" :
"Au lieu de travailler à mobiliser tous les élèves sur les savoirs, on se résigne petit à petit au darwinisme scolaire systématique : les déversoirs sont là pour récupérer les inadaptés !"
"À terme, c’est toute l’institution scolaire qui risque de se réduire comme une peau de chagrin, avec l’habillage traditionnel du « retour aux fondamentaux » ! Évidemment, nul n’est hostile aux fondamentaux… Mais la question est de savoir ce qui est fondamental ! Par exemple, je fais partie de ceux qui militent, depuis toujours, pour que l’École fasse de « l’entrée dans l’écrit » une priorité absolue. Toutefois, « entrer dans l’écrit », ce n’est pas seulement savoir tracer des lettres et les agencer, maîtriser l’orthographe et la grammaire, réussir ses dictées… c’est aussi entrer dans l’intentionnalité d’une communication différée, accepter de laisser une trace de soi, renverser des contraintes de la langue en ressources pour la pensée. Cet apprentissage-là doit s’effectuer en même temps que celui des « mécanismes » de l’écriture, dans une école ambitieuse qui s’appuie sur la diversité et la coopération des élèves, qui ne passe pas son temps à « dépister » les problèmes ou les lacunes de chacun, mais qui sait repérer les points d’appui et inventer des situations stimulantes."
Au sujet de la suppression des IUFM :
"En réalité, je crains que ce dernier [le corps enseignant] ne soit en train de perdre son identité : des hommes et les femmes qui avaient l’ambition de participer à un projet national fort se sentent réduits progressivement à un ensemble de prestataires de service plus ou moins arrosés d’heures supplémentaires et de primes diverses. À cet égard, votre décision de supprimer les Instituts Universitaires de Formation des Maîtres et de laisser s’installer une multitude de masters assortis d’un concours réduit à des épreuves académiques - sans aucune formation validée attestant de la capacité à transmettre des savoirs à des élèves concrets - est une catastrophe. Quand on célèbre partout les vertus de la formation par alternance, vous la supprimez pour les professeurs. Quand on travaille, dans le monde entier, sur l’acquisition de vraies compétences professionnelles, vous les passez par pertes et profits. Quand on aurait besoin de professeurs maîtrisant aussi bien les savoirs qu’ils doivent transmettre que les conditions pédagogiques de cette transmission, vous minimisez les premiers et ignorez les secondes. Quand on s’accorde sur la nécessité de faire de la scolarité obligatoire un continuum cohérent, vous contribuez à creuser le fossé entre le premier et le second degré. Quand on observe, dans les collèges et les lycées, les immenses difficultés pédagogiques des professeurs, vous laissez entendre qu’au-delà de l’école primaire, les savoirs académiques suffisent. Quand il faudrait redonner à l’École de la République une unité symbolique forte tout en prenant en compte la diversité des élèves, vous laissez le système de formation se déchirer et la formation s’atomiser… tout en éloignant cette dernière des situations concrètes d’enseignement. Certes, les IUFM n’étaient pas parfaits, mais leur disparition risque de condamner bien des enseignants à osciller entre la dépression (pour eux) et la répression (pour leurs élèves). Il est peut-être encore temps d’arrêter le massacre… mais il faut faire vite ! Rien ne serait plus grave pour notre avenir collectif que de laisser croire à l’opinion publique que le métier d’enseignant est, avec celui de mage, le seul qui ne nécessite ni techniques maîtrisées, ni projet construit dans la durée et inscrit dans une réflexivité collective. Professionnellement et symboliquement, une démocratie qui dénie à ses professeurs leur identité de « transmetteurs-émancipateurs » est gravement menacée."
Au sujet de la réforme des lycées :
"Il faut cesser de juxtaposer des réformes dictées par le seul souci de réduire l'importance de la fonction publique, de faire des économies à court terme ou de satisfaire tel ou tel lobby proche du pouvoir. Il faut se demander à quelles conditions nos enfants peuvent affronter sereinement le monde, en comprendre les problèmes et construire ensemble une société plus solidaire. Il faut se redonner des finalités claires qui puissent servir de référence à toutes les initiatives éducatives. Bref, il faut identifier ce que pourrait être un « socle commun » de l'éducation républicaine... et non simplement, comme nous l'avons aujourd'hui, un « socle commun » de l'enseignement minimal. Y êtes-vous prêt Monsieur le Ministre ?"
Au sujet de la pédagogie :
"Cela dit, nous avons de vrais désaccords. En matière pédagogique, vous semblez dénier, en effet, cette réalité que les pédagogues se coltinent depuis toujours : il y a des élèves qu’aucune injonction ni menace de sanction ne peuvent mettre au travail, des élèves qui, malgré toutes nos bonnes intentions, « ne veulent pas ». Cette « résistance » à notre projet peut engendrer résignation, rejet ou exclusion ; mais elle peut aussi, en articulant le principe d’éducabilité et la confiance dans la possibilité d’un sujet à engager sa liberté d’apprendre, stimuler notre inventivité pédagogique pour offrir à nos élèves les situations les plus variées et mobilisatrices possibles"
Conclusion :
"Il faut vraiment et radicalement changer de politique… Pas pour cultiver l’immobilisme, mais parce que les défis éducatifs d’aujourd’hui requièrent une mobilisation collective sans précédent. Et pour que nos enfants soient vraiment instruits et formés, démocratiquement, à participer à une société démocratique".
Une lettre si riche qu'il est difficile d'en sélectionner des extraits courts ! Je ne sais pas si le corps enseignant pourrait avoir meilleur défenseur que Philippe Meirieu... Et maintenant, quelle réponse ?