Publié le 7 Juin 2026

Retrouver la douceur

De Cécile Coulon, j'avais déjà lu et aimé Noir volcan. Ici encore, elle a su me charmer par le récit de l'ordinaire, par l'évocation de la douceur des paysages, par ses questionnements sur l'amour, le deuil, la peur et le privilège de vieillir. Ainsi, elle évoque l'odeur de la terre mouillée, l'aurore rose et bleue, les nuages quittés par leurs pluies mais aussi la problématique du temps qui passe, du manque, des situations qui sentent le lait tourné de l'inquiétude. Elle se questionne sur la vie comme elle va et sur ce qu'il y a au-delà et intitule ses poèmes Croire qu'au matin tout est nouveau, Rester et croire, Comment croire... Elle dit Je cherche, J'aime, Je devrais vous écrire... Ses poèmes sont parfois très brefs (et j'aime moins) ou plus longs. J'ai notamment été particulièrement sensible aux derniers textes du recueil : Une lettre, S'il te plaît et Mon corps qui s'adressent respectivement à sa grand-mère décédée, à un (jeune) lecteur et à son propre corps. Car Cécile Coulon n'écrit pas des textes uniquement contemplatifs. Elle cherche à raconter des histoires. Avec le désir, plutôt que de se faire violence, de lier l'innocence de l'enfance et la sagesse de la maturité pour se réparer et cultiver la douceur.

Ce qu'ils appellent naissance
c'est un moment qui dure une seconde ou dix ans
dans le sang d'une salle blanche
(...)

Le nom des choses humaines

Alors je fais des barrages d'amour infini, de moments lumineux,
je dévie des vagues immenses sur des rochers de nuit,
le soir quand la lumière est rouge j'appelle en moi
la force des légendes,
des contes et des mirages,
j'accroche à mes oreilles des boucles de cheveux blonds
plus secs que le foin, plus blancs qu'un blanc matin,
et je chuchote pour qui entend :
derrière le cœur
il y a ce qui fut brisé et gardé là pour ne point perdre
les morceaux de la beauté.

Ce qu'il y a derrière le cœur

Écris-moi qu'il n'y a pas de différence
entre un poème et une conversation
avec quelqu'un de bon
Écris-moi pour les soirs de silence
pour les soirs de souvenirs
pour les soirs où le corps n'est
pas capable de guérir
Écris-moi depuis ton grand âge
qui n'est plus un âge
mais une parole sainte
qui coule dans mon sang
comme un poisson d'argent
dans un torrent de boue

Une lettre

S'il te plaît n'écoute pas les poètes
ils ont le mal de vivre
ils ont des mots très simples
ils essayent de faire rentrer
toute la beauté du monde
dans la tête étroite d'une épingle

S'il te plaît

Je demande pardon à mon corps
(...)
je lui ai dit qu'il était nul
alors qu'il bataillait
je lui ai dit qu'il était moche
alors qu'il sanglotait
je demande pardon à mon corps
il a grandi avec mes mots
comme partenaires
ils ne veulent plus jouer à la guerre
et je veux vivre encore

Mon corps

Retrouver la douceur

Publié le 3 Juin 2026

Éloge de la lecture

Michèle Petit est anthropologue. Ses recherches autour de la lecture portent principalement sur le rôle des livres dans la construction de soi et sur la relation aux livres et aux bibliothèques, en particulier pour des personnes éloignées des habitudes culturelles (en milieu rural et périurbain) ou dans des contextes de crises (guerres, exils, catastrophes naturelles...).

 

En 2012 dans Éloge de la lecture, avant même que Régine Detambel ne fasse connaître en France le terme de 𝒷𝒾𝒷𝓁𝒾ℴ𝓉𝒽ℯ́𝓇𝒶𝓅𝒾ℯ, Michèle Petit, sans utiliser ce terme, en faisait déjà l'analyse. Se basant sur de multiples enquêtes anthropologiques, conjuguant sciences sociales et psychanalyse, l'auteur souligne le rôle primordial de la lecture dans la découverte et la construction de soi. Elle développe comment les livres peuvent permettre d'apprivoiser les peurs, de construire et réparer son monde intérieur, d'être plus apte à dire et à vivre. Ainsi, elle explique que nous avons besoin de la littérature - ou de l'art en général - pour donner forme de façon métaphorique à ce qui est parfois infigurable. Elle parle d'identification, de symbolisation, d'appropriation, de sublimation, d'espace transitionnel, de permanence, de gage de mouvement. En somme, comme d'autres avant elle, l'anthropologue souligne que la lecture est un travail psychique à l'instar du rêve, du deuil ou de la création. Elle affirme que la lecture est 𝓇ℯ́𝓅𝒶𝓇𝒶𝓉𝓇𝒾𝒸ℯ et reconnait 𝓁𝒶 𝓋𝒶𝓁ℯ𝓊𝓇 𝓉𝒽ℯ́𝓇𝒶𝓅ℯ𝓊𝓉𝒾𝓆𝓊ℯ 𝒹ℯ𝓈 𝓃𝒶𝓇𝓇𝒶𝓉𝒾ℴ𝓃𝓈, bien au-delà d'une simple distraction.

 

Elle parle aussi des pouvoirs de la lecture en terme de socialisation voire de politique : les livres comme outils de contrôle identitaire versus la liberté de réception et d'émancipation des lecteurs. Il est question de déterminismes sociaux et familiaux et même de la dommageable contrainte de la lecture scolaire. Michèle Petit conclut qu'on peut tirer des bénéfices sociaux de la lecture mais qu'elle est avant tout 𝓁𝒶 𝒸ℴ𝓃𝓆𝓊ℯ̂𝓉ℯ 𝒹'𝓊𝓃 ℯ𝓈𝓅𝒶𝒸ℯ ℯ𝓉 𝒹'𝓊𝓃 𝓉ℯ𝓂𝓅𝓈 𝒾𝓃𝓉𝒾𝓂ℯ𝓈 𝓆𝓊𝒾 ℯ́𝒸𝒽𝒶𝓅𝓅ℯ𝓃𝓉 𝒶̀ 𝓁'ℯ𝓂𝓅𝓇𝒾𝓈ℯ 𝒹𝓊 𝒸ℴ𝓁𝓁ℯ𝒸𝓉𝒾𝒻.

 

(Le livre permet) d'interposer entre le réel et soi tout un tissu de mots, de connaissances, d'histoires, d'images, de fantaisies, sans lequel le monde serait sans doute inhabitable.

(La littérature) permet de changer les chagrins en idées, de transformer les événements de la vie en quelque chose qui ait un sens et une beauté. De nourrir un art de vivre.

Et à pouvoir nommer, symboliser les choses, les êtres de langage que nous sommes se sentent plus vivants, plus désirants, d'autant que les voix dans le texte, en écho à celles qui nous berçaient quand nous étions enfants, nous accueillent, nous offrent l'hospitalité, nous donnent un habitacle où nous ressourcer.

Publié le 31 Mai 2026

Kilomètre zéro : Le chemin du bonheur

Voici une bande dessinée adaptée du roman du même nom signé Maud Ankaoua. Elle met en scène Maëlle, célibataire et brillante directrice financière d'une start-up, qui ne vit que pour son travail. Quand sa meilleure amie atteinte d'un cancer lui demande un service qu'elle ne peut refuser, son quotidien bascule. Elle est contrainte de partir pour le Népal, en quête d'une mystérieuse méthode de guérison. L'ascension des Annapurnas sera le début d'un voyage initiatique qui s'avérera riche d'enseignements et de rencontres marquantes.

 

Bon, clairement, moi qui ne suis pas adepte des livres de développement personnel, des romans dits feel-good pas toujours bien écrits et des romances, je ne vais pas saluer le dénouement à la fois peu crédible et fleur bleue de l'intrigue. On se croirait dans un téléfilm de Noël : la situation initiale sonne faux, les personnages sont assez stéréotypés (Maëlle la jeune femme trahie, Shanti le sage sherpa, Matteo le gendre idéal...) et on comprend rapidement où l'autrice veut en venir. C'est un essai de développement personnel au ton un brin moralisateur déguisé en fiction.

 

Pour autant, abstraction faite de ce prétexte narratif, j'ai apprécié découvrir les réflexions pleines de lumière proposées par l'autrice, comme autant de pistes à explorer pour accéder à un mieux-être. Est évoquée l'importance : d'écouter son coeur (instinct calme et raisonné) plutôt que ses peurs (irrationnelles), de remplir le bol de sa vie de cailloux (valeurs), de gravier (priorités secondaires) et de sable (bonheurs futiles) de manière équilibrée (il faut lire pour mieux comprendre la référence évidemment), d'avoir conscience de ses croyances réflexes et des prophéties autoréalisatrices, de connaître et d'expérimenter les bienfaits de la méditation ou de la pleine conscience, de s'ouvrir au pardon, à la confiance et à l'amour...

 

Les illustrations aux couleurs vives et aux traits ronds de Mathilde Ducrest font la part belle aux macro et micro paysages. Il y a certaines bonnes idées de cadrage ou d'interprétation... mais c'est assez redondant et inégal. J'ai aussi trouvé les personnages trop lisses. Dommage.

 

Cela reste une jolie invitation à réfléchir, ressentir et se recentrer.

 

Je reporte ici pour en garder trace les grandes "leçons" évoquées dans la BD :

 

- Méthode pour changer d'état d'esprit et soutenir un mieux-être :

  • La première étape consiste à prendre conscience que nous avons le choix à chaque seconde de regarder le monde depuis le palier de l'Amour ou celui de la Peur.
  • La deuxième est d'élever sa "fréquence vibratoire" en se nourrissant de pensées positives.
  • La troisième consiste à reconnaître ses propres mécanismes. Les comprendre pour mieux les déconstruire.
  • La quatrième étape consiste à atteindre un état de lâcher-prise et de confiance totale.

 

- Trois clés pour mieux gérer ses relations avec les autres :

  • Savoir que l'inconnu, la nouveauté ou le changement ne sont pas synonymes de danger.
  • Attendre de connaître la vérité plutôt que d'interpréter.
  • Prendre conscience que poser une critique ou un jugement sur ce qui nous gêne ou nous frustre est une perte de temps.

 

Publié le 29 Mai 2026

L’école de la vie

𝑴𝒆𝒓𝒄𝒊 𝒂𝒖𝒙 𝒆́𝒅𝒊𝒕𝒊𝒐𝒏𝒔 𝑨𝒍𝒃𝒊𝒏 𝑴𝒊𝒄𝒉𝒆𝒍 𝒆𝒕 𝒂̀ 𝑴𝒂𝒓𝒊𝒐𝒏 𝑭𝒓𝒊𝒕𝒔𝒄𝒉 𝒑𝒐𝒖𝒓 𝒄𝒆 𝒑𝒂𝒓𝒕𝒂𝒈𝒆

 

 

Marion Fritsch était élève en Terminale STMG dans un lycée de banlieue parisienne. La filière - encore aujourd'hui - qui regroupe majoritairement des élèves aux vies un peu bancales et aux ambitions fragiles. Mais sous la plume de Marion, chacun se met à briller de malice et de beauté. La mise en page créative ponctuée de calligrammes sert un roman poétique et lumineux. Il s'en dégage de la sincérité, de la tendresse et de l'énergie. Comme un trombinoscope déployé devant les yeux du lecteur, les vers libres tout en simplicité de Marion nous parle de ses anciens camarades : Samy le "touriste" au sac vide, Adama et son regard de diva, Amalia et son ventre qui gonfle mystérieusement, Fanny et ses faux cils, ou encore Rachid, Pia et Thomas... Comme la prof de français, en les observant, on oscille entre sidération et rire. J'ai d'ailleurs particulièrement aimé le passage intitulé "Ils disent" qui énumère des paroles d'enseignants et sonne si juste. On passe de considérations sur l'Aïd ou le drapeau algérien à une sortie scolaire à la Comédie-Française. On évoque Beyoncé et Victor Hugo. Les histoires de coeurs et les résultats du bac. Marion, en racontant cette année charnière de fin de lycée, mêle sa voix d'adolescente à celle de la femme accomplit qu'elle est devenue pour nous parler des jeunes de sa banlieue, lestés de difficultés personnelles mais aussi de grand rêves.

Ils disent à apprendre par coeur pour la prochaine fois
Un jour vous comprendrez
Un peu de silence
Allez ! Plus que deux semaines avant les vacances
Ils disent qu'il faudrait le faire redoubler lui
Et la féliciter elle
Qu'on ne peut rien faire pour lui
Qu'il faudrait vraiment faire quelque chose pour elle
Ils disent je n'ai jamais vu un gamin comme ça
C'est bon j'ai donné
Viens me voir à la fin du cours
T'es sûr que tout va bien en ce moment ?
Ils disent comme ils peuvent
Et ils peuvent parfois tellement
parfois si peu
(...)
Ils disent et parfois on ne fait plus qu'un
Quand ils disent.

L’école de la vie
L’école de la vie

Se dire au revoir
C'est parfois juste passer un moment à s'aimer.
Ce n'est rien d'autre que cela la vie.

Publié le 18 Mai 2026

Petite philosophie de la mer

S'assoir et contempler l'océan. Respirer les embruns. Prendre la mer. Ou décider de nager dans le grand bleu. Dénouer les tensions. S'interroger sur les îles, les phares, les pirates, les amarres et le sel de la vie. Trouver en soi la force de nouveaux élans. Être à la hauteur de ce qui nous arrive. C'est ce à quoi nous ouvre l'océan : la contemplation de l'immensité et l'expérience douloureuse et grandiose de la vie. Pour vivre en dépit de - et avec - nos chagrins.

 

Ce recueil de textes philosophiques signés Laurence Devillairs est paru en 2022 chez les éditions De La Martinière. Il propose une vingtaine de réflexions courtes et simples qui apaisent, font prendre un peu de hauteur et nous aident à nous recentrer sur l'essentiel. L'évocation des flux et reflux des marées nous calme. Les anecdotes maritimes nous fascinent. Pourquoi l'océan est-il bleu ? Qui a pour la première fois parlé du kraken ? Qu'est-ce qu'une ancre de miséricorde ? Qu'elle est la véritable histoire de Robinson Crusoé ? Qui a inventé la première station balnéaire ? N'a-t-on pas matière à apprendre en observant la lumière immuable des phares, le courage des marins du Vendée Globe ou la nage ininterrompue des requins ? L'océan nous émerveille et nous livre ses leçons de sagesse. Ainsi, cet essai profondément réconfortant, lumineux et inspirant, nous aide à voguer vers l'apaisement.

 

Certaines nuits de nos vies peuvent de la même façon venir assombrir nos espérances, presque les éteindre. Mais, quelque part, un feu guette, un phare lance ses appels. Et dessine pour nous une voie possible. Il nous revient de préserver l'espérance, de nous assurer de la constance de nos phares. Qu'on en fasse très sérieusement l'inventaire, qu'on note bien sur nos routes ces points fixes - personnes, plaisirs ou lieux-dits - qui n'ont jamais failli ni trahi.

Petite philosophie de la mer

Rédigé par Nota Bene

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Publié le 5 Mai 2026

Le grand voyage de Mo : aventures tropicales

Merci aux éditions Hélium pour le partage de ce livre

 

qui sort en librairie ce mercredi

 

 

Par une chaleur étouffante, Mo, un chaton noir et blanc à la bouille adorable, s'ennuie. Soudain, un perroquet vient porter un message de Grand Papicha. Fin bricoleur, ce dernier aime récupérer et réparer de vieux ventilateurs. Mais pour son dernier chantier en cours, il lui manque des vis étoilées ! Sans hésiter, Mo se porte volontaire pour lui en apporter sur son île tropicale. Il s'engage dans la forêt, chaque pas ajoutant à sa bonne humeur. Mais très vite, Mo se retrouve perdu : comment s'orienter dans cette forêt luxuriante ? Heureusement, son voyage sera jalonné d'embûches mais aussi de belles rencontres. L'ours noir, le singe Capucin, Mamie Tortue et bien d'autres animaux vont tout à tour lui venir en aide.

 

Le récit est captivant et séduit même les grands de 10 ans ! Le texte danse sur la page au grès des dessins. Les illustrations sont nombreuses, fines, détaillées et légèrement colorées dans une palette d'encres bleues. Son petit format relié en fait un objet délicat et intemporel, à mi-chemin entre l'album et le roman. Une belle découverte coréenne qui ne demande qu'à être complétée par le premier opus de Yeonju Choi paru en 2024 : L'étoile de Mo.

 

 

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Le grand voyage de Mo : aventures tropicales
Le grand voyage de Mo : aventures tropicales
Le grand voyage de Mo : aventures tropicales
Le grand voyage de Mo : aventures tropicales

Rédigé par Nota Bene

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