Publié le 24 Novembre 2022

La belle nuit de Noël

Voici un tout petit album jeunesse au format carré paru en 2017 chez Nathan pour les jeunes enfants à partir de deux ans. Il s'agit de l'histoire du mignon petit Max (dont on connaît déjà Dans le ventre de maman, L'école ? Ah non merci !Et moi quand je serai grand, ou encore Le livre des problèmes et des solutions) et bien sûr de son fidèle doudou Lapin. Tous deux préparent 𝒩𝑜𝑒̈𝓁 avec fébrilité, en décorant le sapin avec Maman et en préparant des biscuits et un verre de lait pour le Père 𝒩𝑜𝑒̈𝓁 avec Papa. Max dépose ensuite ses chaussons devant le sapin et va au lit... mais il a bien du mal à trouver le sommeil ! Il parle avec Lapin et écoute d'une oreille attentive le silence relatif de la nuit. Et tout à coup, un bruit ! Serait-ce le Père 𝒩𝑜𝑒̈𝓁 ? Mais non, ce n'est qu'un oiseau auquel maman, Max et Lapin donnent quelques miettes de gâteau. Finalement, l'attendrissant petit blondinet finit par s'endormir. Le lendemain, au pied du sapin, il découvre un magnifique cadeau rouge et doré et une jolie plume bleu argenté. Fébrilité, curiosité, partage et magie de l'interprétation sont au rendez-vous pour faire le bonheur des petits.

 

La belle nuit de Noël

Publié le 22 Novembre 2022

Pour en voir plus, rendez-vous sur Instagram !

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Voici un album de 𝒩𝑜𝑒̈𝓁 qui nous plonge dans la douceur des fêtes de fin d'année comme il se doit. Les intemporelles et douces illustrations de Rebecca Harry, réhaussées de sur-impressions argentées, nous charment dès la couverture. L'autrice fait scintiller des éléments - tels que le fumet d'un gâteau, la vapeur d'un thé, la brillance d'une guirlande ou celle de la neige déposée sur des feuilles - pour mieux nous envelopper de la magie de 𝒩𝑜𝑒̈𝓁. L'histoire de Souricette et ses amis est mignonne à souhait. Souricette cherche un logis pour le réveillon de 𝒩𝑜𝑒̈𝓁. En chemin, elle croise Plume, Renardeau et Nounours. À chacun d'entre eux, en les voyant bien préoccupés par les préparatifs du réveillon, elle propose son aide. Elle prend ainsi plaisir à allumer un feu de cheminée, confectionner un gâteau et accrocher des décorations. Se faisant, le soleil descend à l'horizon et Souricette trouve in extremis un creux dans un tronc d'arbre lui permettant de s'abriter. Mais elle doit encore trouver de quoi se confectionner un lit. En revenant frigorifiée de sa sortie, elle a alors la surprise et le plaisir de découvrir ses nouveaux amis et leur décor de 𝒩𝑜𝑒̈𝓁 installé pour elle. Altruisme, générosité, persévérance, partage sont les belles valeurs mises en avant dans cet album - sans évoquer le Père 𝒩𝑜𝑒̈𝓁 et les cadeaux - dans une ambiance hivernale joyeusement ponctuée de houx, de bûches flamboyantes et de chocolat chaud.

 

Un toit pour Noël
Un toit pour Noël

Publié le 16 Novembre 2022

Compter jusqu'à toi

C'est l'automne. Saison à laquelle Élie Semoun, dont vient de paraître le premier roman, aime se comparer. Son court récit est celui d'une fugace histoire d'amour entre une jeune femme belle comme "un jardin d'été" prénommée Héloïse et lui. L'histoire d'un coup de foudre qui se fait rattraper par les affres du quotidien et les fantômes du passé. Un roman de soi forcément autocentré et une histoire d'amour qui, comme en général, se termine donc mal. On a malheureusement un peu trop l'impression d'assister à une séance de thérapie. D'entendre le refrain "je monte sur scène parce que j'ai besoin d'amour". Heureusement, Élie Semoun a une plume nuancée, sensible et poétique qui permet de relever le tout. On peut lui reconnaitre une justesse certaines des sentiments et des situations. C'est joli mais un peu triste. Cela mériterait de quitter le réel pour aller un peu plus avant dans la fiction.

 

"On ne vit qu'une fois", dit le proverbe. Et comme il a raison ! C'est une évidence mais il a raison, on n'a qu'une chance pour être heureux ou malheureux. Certains choisissent le malheur en se racontant des histoires de joie et de rires, mais vont droit dans le mur, un mur contre lequel ils se sont éclatés à plusieurs reprises et y retournent quand même allègrement, accusant la malchance. Probablement leur enfant intérieur décide-t-il qu'il est bien d'avoir des bleus, d'être un cabossé de la vie.

Je suis envieux de la bouffée de parfum qui va rester jusqu'au soir dans ton cou.

Le bonheur est sympa aussi. Avec lui, il est autorisé de dire des bêtises, de ne pas être intelligent ou grand philosophe. Tout l'intéresse car il aime le vrai. Il est franc, sincère, pas chiant du tout.

Rédigé par Nota Bene

Publié dans #Je lis

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Publié le 15 Novembre 2022

L'événement

Autre œuvre incontournable d'Annie Ernaux, adaptée l'année dernière sur grand écran, le récit autobiographique de son avortement clandestin au début des années 60. Annie Ernaux y décrit le plus fidèlement possible, en se basant sur des traces écrites (journal intime, agenda, carnet d'adresses...),  le parcours subit en tant que jeune étudiante pour avorter cette année-là, quatre ans avant la légalisation de la pilule contraceptive et douze ans avant la loi Veil. Elle est alors entourée, bien que laissée à elle-même, de son petit ami, d'un médecin, d'une faiseuse d'ange puis de sa voisine de chambre à l'université. Le récit, distancié, permet de mesurer les peurs et les humiliations auxquelles s'exposaient les femmes désirant avorter à cette époque. Il se fait témoin sociologique. Il dessine également des préjugés de classe. Mais ce récit témoigne bien sûr aussi d'un événement "𝒊𝒏𝒐𝒖𝒃𝒍𝒊𝒂𝒃𝒍𝒆" au sens de quelque chose d'important à l'échelle d'une vie, qui marque et transforme. Une sorte d'épreuve initiatique féminine, "𝒍'𝒆́𝒑𝒓𝒆𝒖𝒗𝒆 𝒅𝒖 𝒓𝒆́𝒆𝒍 𝒂𝒃𝒔𝒐𝒍𝒖". Cet événement signe la fin de l'insouciance pour Annie Ernaux, qui revient sur les circonstances de ce drame, cette "𝒆́𝒑𝒓𝒆𝒖𝒗𝒆 𝒐𝒓𝒅𝒊𝒏𝒂𝒊𝒓𝒆", des décennies plus tard, en le racontant mais aussi en le commentant, ponctuant son récit de parenthèses. La nuit de l'expulsion du fœtus est évidemment poignante, malgré la sobriété de l'écriture. C'est une lecture rapide et pourtant révoltante, qui permet de garder trace et mémoire de cette épreuve endurée par de multiples générations de femmes.

 

Il était impossible de déterminer si l’avortement était interdit parce que c’était mal, ou si c’était mal parce que c’était interdit.

(Il se peut qu’un tel récit provoque de l’irritation, ou de la répulsion, soit taxé de mauvais goût. D’avoir vécu une chose, quelle qu’elle soit, donne le droit imprescriptible de l’écrire. Il n’y a pas de vérité inférieure. Et si je ne vais pas au bout de la relation de cette expérience, je contribue à obscurcir la réalité des femmes et je me range du côté de la domination masculine du monde.)

Pour penser à ma situation, je n'employais aucun des termes qui la désignent, ni "j'attends un enfant", ni "enceinte", encore moins "grossesse", voisin de "grotesque". Ils contenaient l'acceptation d'un futur qui n'aurait pas lieu. Ce n'était pas la peine de nommer ce que j'avais décidé de faire disparaître.

Je n'avais pas imaginé avoir cela en moi. Il fallait que je marche avec jusqu'à la chambre.

Je l'ai pris dans une main - c'était d'une étrange lourdeur - et je me suis avancée dans le couloir en le serrant entre mes cuisses. J'étais une bête.

Nous ne savons pas quoi faire du fœtus. O. va chercher dans sa chambre un sac de biscottes vide et je le glisse dedans. Je vais jusqu'aux toilettes avec le sac. C'est comme une pierre à l'intérieur. Je retourne le sac au-dessus de la cuvette. Je tire la chasse.
Au Japon, on appelle les embryons avortés "mizuko", les enfants de l'eau.

[Elle] fait partie de ces femmes, jamais rencontrées, mortes ou vivantes, réelles ou non, avec qui, malgré toutes les différences, je me sens quelque chose de commun. Elles forment en moi une chaîne invisible où se côtoient des artistes, des écrivaines, des héroïnes de roman et des femmes de mon enfance. J’ai l’impression que mon histoire est en elles.

Je marchais dans les rues avec le secret de la nuit du 20 au 21 janvier dans mon corps, comme une chose sacrée. Je ne savais pas si j'avais été au bout de l'horreur ou de la beauté. J'éprouvais de la fierté. Sans doute la même que les navigateurs solitaires, les drogués et les voleurs, celle d'être allés jusqu'où les autres n'envisageront jamais d'aller. C'est sans doute
quelque chose de cette fierté qui m'a fait écrire ce récit.

J’ai fini de mettre en mots ce qui m’apparaît comme une expérience humaine totale, de la vie et de la mort, du temps, de la morale et de l’interdit, de la loi, une expérience vécue d’un bout à l’autre au travers du corps.

Rédigé par Nota Bene

Publié dans #Je lis

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Publié le 9 Novembre 2022

Regarde les lumières mon amour

Regarde les lumières mon amour, publié pour la première fois aux éditions du Seuil en 2014, explore une forme insolite, à mi-chemin entre l'essai et le journal de bord, et un sujet peu présent en littérature : l'hypermarché. Pour autant, on y retrouve l'écriture de l'intime d'Annie Ernaux ainsi qu'une fine observation du monde et des rapports socio-économiques. Annie Ernaux s'intéresse ici aux lieux, aux clients et aux personnels d'un hypermarché Auchan de la région parisienne. Sous forme d'un journal de bord tenu pendant une année, elle mêle descriptions, analyses, anecdotes et souvenirs personnels. On perçoit l'ambition sociologique assumée de l'autrice qui s'efforce de déshabituer son regard et le nôtre de ce lieu familier. Le style est clairement moins "littéraire" que dans ses autres livres. Dérives de la société de consommation, inégalités sociales, répartition sexiste des rôles dévolus aux hommes et aux femmes... Annie Ernaux met en évidence l'hypermarché comme produit de notre société et miroir de celle-ci, tel l'artiste américain Duane Hanson avec sa Supermarket Lady en 1970. Dans un entretien accordé aux éditions Flammarion en 2018 pour la parution de ce texte dans la collection Étonnants classiques, elle dit que le titre, phrase prononcée par une maman à sa petite fille dans l'hypermarché au moment de la période des fêtes de fin d'année, renvoie "à cette illumination de la marchandise, à sa séduction. Mais pas seulement : au besoin de beauté et de rêve, que ce lieu comble aussi." Le consumérisme induit suppose désir et frustration. C'est tout l'objet du livre d'Annie Ernaux, dans lequel on se reconnaît un peu, forcément.

Pas d'enquête donc ni d'exploration systématique donc, mais un journal, forme qui correspond le plus à mon tempérament, porté à la capture impressionniste des choses et des gens, des atmosphères. Un relevé libre d'observations, de sensations, pour tenter de saisir quelque chose de la vie qui se déroule là.

[J'ai] mesuré de plus en plus la force du contrôle que la grande distribution exerce dans ces espaces de façon réelle et imaginaire - en suscitant les désirs aux moments qu'elle détermine -, sa violence, recelée aussi bien dans la profusion colorée des yaourts que dans les rayons gris du super discount.

Parce que voir pour écrire, c'est voir autrement. C'est distinguer des objets, des individus, des mécanismes et leur conférer valeur d'existence.

 

Rédigé par Nota Bene

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Publié le 8 Novembre 2022

 

𝐶𝑟𝑖𝑡𝑖𝑞𝑢𝑒 𝑎̀ 𝑙𝑎 𝑚𝑎𝑛𝑖𝑒̀𝑟𝑒 𝑑𝑒

 

Entre deux lessives à étendre, en arrivant au bout du tunnel de charge parentale du soir, j'ai trouvé le temps de découvrir Annie Ernaux, octogénaire fraîchement lauréate du Nobel de littérature. D'abord en visionnant son film documentaire Les années Super 8 sur Arte.tv, "vraiment intéressant, tu verras" m'avait dit mon collègue philosophe cet après-midi-là. Sur des bribes d'images muettes provenant de ses propres films de famille des années 1970, Annie Ernaux pose sa voix. Chronique d'une époque et récit d'émancipation féminine. Dans la foulée, j'ai ouvert La femme gelée que j'avais précédemment posé bien en évidence en tête d'un rayonnage au lycée. Entre une sélection thématique consacrée à l'actualité iranienne et des suggestions de lectures automnales. Pourquoi La femme gelée et pas La place ou Regarde les lumières mon amour ? Parce qu'elle résonne en moi, la quatrième : 𝐸𝑙𝑙𝑒 𝑎 𝑡𝑟𝑒𝑛𝑡𝑒 𝑎𝑛𝑠, 𝑒𝑙𝑙𝑒 𝑒𝑠𝑡 𝑝𝑟𝑜𝑓𝑒𝑠𝑠𝑒𝑢𝑟, 𝑚𝑎𝑟𝑖𝑒́𝑒 𝑎̀ 𝑢𝑛 "𝑐𝑎𝑑𝑟𝑒", 𝑚𝑒̀𝑟𝑒 𝑑𝑒 𝑑𝑒𝑢𝑥 𝑒𝑛𝑓𝑎𝑛𝑡𝑠. 𝐸𝑙𝑙𝑒 ℎ𝑎𝑏𝑖𝑡𝑒 𝑢𝑛 𝑎𝑝𝑝𝑎𝑟𝑡𝑒𝑚𝑒𝑛𝑡 𝑎𝑔𝑟𝑒́𝑎𝑏𝑙𝑒. 𝑃𝑜𝑢𝑟𝑡𝑎𝑛𝑡, 𝑐'𝑒𝑠𝑡 𝑢𝑛𝑒 𝑓𝑒𝑚𝑚𝑒 𝑔𝑒𝑙𝑒́𝑒. 𝐶'𝑒𝑠𝑡-𝑎̀-𝑑𝑖𝑟𝑒 𝑞𝑢𝑒, 𝑐𝑜𝑚𝑚𝑒 𝑑𝑒𝑠 𝑚𝑖𝑙𝑙𝑖𝑒𝑟𝑠 𝑑'𝑎𝑢𝑡𝑟𝑒𝑠 𝑓𝑒𝑚𝑚𝑒𝑠, 𝑒𝑙𝑙𝑒 𝑎 𝑠𝑒𝑛𝑡𝑖 𝑙'𝑒́𝑙𝑎𝑛, 𝑙𝑎 𝑐𝑢𝑟𝑖𝑜𝑠𝑖𝑡𝑒́, 𝑡𝑜𝑢𝑡𝑒 𝑢𝑛𝑒 𝑓𝑜𝑟𝑐𝑒 ℎ𝑒𝑢𝑟𝑒𝑢𝑠𝑒 𝑝𝑟𝑒́𝑠𝑒𝑛𝑡𝑒 𝑒𝑛 𝑒𝑙𝑙𝑒 𝑠𝑒 𝑓𝑖𝑔𝑒𝑟 𝑎𝑢 𝑓𝑖𝑙 𝑑𝑒𝑠 𝑗𝑜𝑢𝑟𝑠 𝑒𝑛𝑡𝑟𝑒 𝑙𝑒𝑠 𝑐𝑜𝑢𝑟𝑠𝑒𝑠, 𝑙𝑒 𝑑𝑖̂𝑛𝑒𝑟 𝑎̀ 𝑝𝑟𝑒́𝑝𝑎𝑟𝑒𝑟, 𝑙𝑒 𝑏𝑎𝑖𝑛 𝑑𝑒𝑠 𝑒𝑛𝑓𝑎𝑛𝑡𝑠, 𝑠𝑜𝑛 𝑡𝑟𝑎𝑣𝑎𝑖𝑙 𝑑'𝑒𝑛𝑠𝑒𝑖𝑔𝑛𝑎𝑛𝑡𝑒. 𝑇𝑜𝑢𝑡 𝑐𝑒 𝑞𝑢𝑒 𝑙'𝑜𝑛 𝑑𝑖𝑡 𝑒̂𝑡𝑟𝑒 𝑙𝑎 𝑐𝑜𝑛𝑑𝑖𝑡𝑖𝑜𝑛 "𝑛𝑜𝑟𝑚𝑎𝑙𝑒" 𝑑'𝑢𝑛𝑒 𝑓𝑒𝑚𝑚𝑒. Surprise par le nombre de pages en fait consacrées à la jeunesse de l'autrice. Son style dépouillé, distancié, "avec la simplicité et la densité de l'évidence"*, son ton affirmé pourtant. Elle dit qu'elle est 𝑏𝑖𝑒𝑛 𝑐ℎ𝑜𝑢𝑐ℎ𝑜𝑢𝑡𝑒́𝑒 𝑙𝑎 𝑙𝑖𝑏𝑒𝑟𝑡𝑒́ 𝑑𝑒𝑠 𝑚𝑎̂𝑙𝑒𝑠 et la vie efforcée des femmes tourmentante, accablante. Sa 𝑙𝑖𝑔𝑛𝑒 𝑑𝑒 𝑓𝑖𝑙𝑙𝑒 partant dans tous les sens. Ils sont beaux les portraits de ses parents. Homme lent, rêveur, présence sereine et sûre, 𝑃𝑎𝑝𝑎-𝑏𝑜𝑏𝑜, indispensable, 𝑃𝑎𝑝𝑎-𝑒𝑛𝑓𝑎𝑛𝑡, émerveillé, dont émane douceur et sollicitude. Et Œ𝑑𝑖𝑝𝑒 on s'𝑒𝑛 𝑡𝑎𝑝𝑒. Car sa mère est importante aussi. Maman 𝑙𝑒𝑠𝑠𝑖𝑣𝑒́𝑒, 𝑟𝑎𝑦𝑜𝑛𝑛𝑎𝑛𝑡𝑒. Patronne. Qui favorise la lecture, le travail scolaire, l'ouverture au monde 𝑓𝑎𝑖𝑡 𝑝𝑜𝑢𝑟 𝑞𝑢'𝑜𝑛 𝑠'𝑦 𝑗𝑒𝑡𝑡𝑒 𝑒𝑡 𝑞𝑢'𝑜𝑛 𝑒𝑛 𝑗𝑜𝑢𝑖𝑠𝑠𝑒. Enfance insouciante et conquérante, adolescence et jeunesse étudiante pleine d'ardeurs parfois réfrénées, et enfin, à partir de la page 109, la mise en ménage et la vie de femme enlisée. La résultante des injonctions sociales qui pèsent insidieusement sur les idéaux d'égalité dans le couple. Comment ai-je pu passer à côté ? En 2022, il était temps de les célébrer. Ce récit de soi féministe et sociologique. Cette écriture blanche et pourtant révoltée.

 

* Grégoire Leménager dans L'Obs au sujet du dernier livre d'Annie Ernaux : Le jeune homme.

 

L'équation, belle facteur de plaire et de l'amour égale le but de l'existence, elle est entrée en moi comme dans du beurre et plus sournoisement qu'ax² + bx + c = O.

Quatre années. La période juste avant.
Avant le chariot du supermarché, le qu'est-ce qu'on va manger ce soir, les économies pour s'acheter un canapé, une chaîne hi-fi, un appart. Avant les couches, le petit seau et la pelle sur la plage, les hommes que je ne vois plus, les revues de consommateurs pour ne pas se faire entuber, le gigot qu'il aime par-dessus tout et le calcul réciproque des libertés perdues. Une période où l'on peut dîner d'un yaourt, faire sa valise en une demi-heure pour un week-end impromptu, parler toute une nuit. Lire un dimanche entier sous les couvertures. S'amollir dans un café, regarder les gens entrer et sortir, se sentir flotter entre ces existences anonymes. Faire la tête sans scrupule quand on a le cafard.

Suite ci-après

Une période où les conversations des adultes installés paraissent venir d'un univers futile, presque ridicule, on se fiche des embouteillages, des morts de la Pentecôte, du prix du bifteck et de la météo. Personne ne vous colle aux semelles encore. Toutes les filles l'ont connue, cette période, plus ou moins longue, plus ou moins intense, mais défendu de s'en souvenir avec nostalgie. Quelle honte ! Oser regretter ce temps égoïste, où l'on n'était responsable que de soi, douteux, infantile. La vie de jeune fille, ça ne s'enterre pas, ni chanson ni folklore là-dessus, ça n'existe pas. Une période inutile.

Jamais je ne serai si près qu'à dix-sept ans de la liberté sexuelle et de la sensualité glorieuse. Et je découvre aussitôt qu'elles ne sont pas possibles. La première différence que j'ai perçue clairement, elle m'a désespérée, je doutais qu'on pût la supprimer un jour." Garçon au désir libre, pas toi ma fille, résiste, c'est le code. Pour résister, le jeu défensif habituel, découper mon corps en territoires de la tête aux chevilles, le permis, le douteux champ de manœuvres en cours, l'interdit. N'abandonner que pouce à pouce. Chaque plaisir s'est appelé défaite pour moi, victoire pour lui. Vivre la découverte de l'autre en termes de perdition, je ne l'avais pas prévu, ce n'était pas gai.

C'était irréel cet univers de lilliputien. Le sentiment d'une régression terrible, pour lui et moi. Couches, chemises premier âge, deuxième âge, landeau. [...] Plus fortement que le jour de mon mariage, si léger au fond, je me sens entraînée doucement, sous des couleurs layette, dans un nouvel engrenage.

Comment en parler de cette nuit-là. Horreur, non, mais à d'autres le lyrisme, la poésie des entrailles déchirées.

Au sujet de son premier accouchement

Moi aussi j'y ai cru au pense-bête des courses, aux réserves dans le placard, le lapin congelé pour les visiteurs impromptus, la bouteille de vinaigrette toute préparée, les bols en position dès le soir pour le petit déjeuner du lendemain. Un système qui dévore le présent sans arrêt, on ne finit pas de s'avancer, comme à l'école, mais on ne voit jamais le bout de rien.

Une voix qui dit des choses terribles, que personne d'autre que moi ne saura s'occuper aussi bien du Bicou, même pas son père, lui qui n'a pas d'instinct paternel, juste une "fibre". Écrasant.

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Au sujet de la manière dont Annie Ernaux a redéfini le style littéraire en revendiquant une "écriture plate" qui ne cherche pas à embellir le réel, mais à nous y confronter.

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Émission La grande librairie consacrée à Annie Ernaux

le mercredi 19 octobre 2022 à revoir sur France5.tv