Publié le 14 Mars 2022

En ce lundi 14 mars 2022 :

 

  • Respirer. Ne pas porter de masque et (re)découvrir les visages des élèves et des collègues. Retenir encore un peu son souffle parfois. Feuilleter À vos masques ! un des livres reçu dans la dernière commande, qui tombe à pic pour se remémorer le chemin parcouru. Pouvoir de nouveau déverrouiller son téléphone avec la reconnaissance faciale. Respirer.
  • Déposer un don dans un coin du forum du lycée pour aider les ukrainiens.

 

Voici ce que cela donne sous forme d'haïku :

 

Nuages rosés

Les visages démasqués

L'Ukraine en pensée

 

Anecdote de doc 163

Publié le 14 Mars 2022

Ce qu'il faut de nuit

Voici un premier roman paru lors de la rentrée littéraire d'août 2020 et qui faisait partie de ma pile à lire. Encouragée par deux retours positifs de collègues enseignants, j'ai lu ce court récit le temps d'un mercredi en appréciant toute sa justesse, sa délicatesse et ses péripéties dramatiques. Le roman s'ouvre sur un match de football, rituel du dimanche, passe-temps partagé qui permettra de maintenir le lien entre un père et son fils jusqu'au bout malgré les épreuves traversées. Pourtant, cette description est annonciatrice de la suite du récit : le père est spectateur d'un match qui semble se jouer sans lui. Laurent Petitmangin nous raconte l'histoire d'un père, veuf, qui croule sous la charge éducative de ses deux fils bientôt adultes. Ce père, le narrateur, nous raconte avec des phrases courtes, sobres, ponctuées de vocabulaire populaire ou régional, plusieurs années de vie. Le récit s'installe progressivement, en toute fluidité. Le père est technicien à la SNCF et militant au parti socialiste. Frédéric, surnommé Fus, le fils aîné, se rapproche petit à petit d'un groupuscule d'extrême-droite. Le père et le fils ne se comprennent plus et ne se parlent plus que le minimum, attendant avec impatience chaque week-end le retour du cadet étudiant à Paris. On sent arriver la catastrophe, inéluctablement, alors que père et fils continuent pourtant, sans se le dire, de s'aimer. C'est une histoire de famille, de convictions, de choix et de sentiments ébranlés. Une des grandes forces du roman est de ne jamais donner de leçon, de ne pas glisser dans le pathos non plus. Ce père pétri d'amour et de honte est délicatement raconté et pleinement touchant. Des personnages satellites tiennent également des places importantes, en plus du frère cadet Gillou : la "moman" régulièrement convoquée, Jérémy, proche ami de la fratrie, Jacky, proche ami du père. Peut-on pardonner à son enfant lorsqu'il s'éloigne des valeurs qu'on lui a transmises, lorsqu'il commet un acte terrible ?  Comment faire la part des choses entre ses idéaux et ses sentiments ? Ce sont des questions pour lesquelles Laurent Petitmangin n'apporte pas de réponses toutes faites mais tout un nuancier de sentiments et de circonstances. C'est une lecture prenante, dont l'émotion monte crescendo jusqu'au propos tenus par Fus à la fin du récit. Je ne regrette pas de m'y être plongée. Elle en appelle une deuxième : le second roman de Laurent Petitmangin, Ainsi Berlin, est paru en octobre dernier.

 

Je ne m'énerve jamais, je ne gueule jamais comme les autres, j'attends juste que le match se termine.

Ils étaient beaux mes deux fils, assis à cette table de camping, Fus déjà grand et sec, Gillou encore rond, une bonne bouille qui prenait son temps pour grandir. Ils étaient assis dos à la Moselle, et j'avais sous mes yeux la plus belle vue du monde.

Août, c'est le meilleur mois de notre coin. La saison des mirabelles. La lumière vers les cinq heures de l'après-midi est la plus belle qu'on peut voir de toute l'année. Dorée, puissante, sucrée et pourtant pleine de fraîcheur.

Rédigé par Nota Bene

Publié dans #Je lis

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Publié le 11 Mars 2022

Mille petits riens

L'espace de quelques instants, je ne comprends sincèrement pas. Puis la réalité me percute aussi violemment qu'un coup de poing : ce n'est pas ce que j'ai fait qui les dérange. C'est ce que je suis.

Jusqu'ici je ne connaissais pas la romancière américaine Jodi Picoult. Je ne sais plus très bien comment j'en suis arrivée à me procurer deux de ses romans dont les thèmes m'intéressaient : Mille petits riens et Une étincelle de vie, respectivement sur le racisme aux États-Unis et le droit des femmes à disposer de leur corps.

 

Mille petits riens est un roman choral qui fait alterner les voix de Ruth, infirmière à la peau noire, Turk, suprémaciste blanc, et Kennedy, avocate. Le récit se base sur un fait réel. En 2013, à Flint (dans le Michigan), un hôpital interdit à une infirmière afro-américaine de s’occuper d’un bébé à la demande des parents, un couple de suprémacistes blancs. C'est le point de départ du roman. Extrapolant, Jodi Picoult se pose ces questions : et si l'infirmière s'était retrouvée toute seule avec le bébé et qu'il y avait eu une complication ? Aurait-elle obéit aux ordres de sa hiérarchie ou tenté de sauver le bébé ? Accusée, comment se serait déroulé son procès ? Le drame puis le procès sont décrits par les trois narrateurs. Leur passé éclaire le regard qu'ils portent sur l'affaire : le parcours exemplaire de Ruth, veuve et mère d'un adolescent, issue d’un milieu défavorisé ; l’enfance chaotique de Turk et son adhésion au suprémacisme ; la vie facile de ­Kennedy et la prise de conscience de ses privilèges au contact de sa cliente. Le roman s'adresse justement à un lecteur blanc qui pourrait être proche du personnage de Kennedy, qui pense qu'il existe des discriminations mais pas forcément un racisme institutionnel qui lui est profitable.

 

Jodi Picoult n'évite pas totalement les écueils (avec des personnages quelque peu stéréotypés, un penchant pour le mélodrame et une happy end dispensable) mais propose tout de même une intrigue parfaitement rythmée et une réflexion profonde et nuancée sur les rouages du racisme. Elle offre une peinture claire et intelligente du racisme systémique à l’œuvre aux États-Unis et enrichit son lecteur d'une vison kaléidoscopique des enjeux du vivre-ensemble. La postface sur sa légitimité à prendre la parole sur un tel sujet et la responsabilité des blancs "privilégiés" est à ce titre perturbante. Ce roman social pointe avec profondeur et justesse ces mille petits riens qui, au-delà de l'évidence d'une doctrine suprémaciste à condamner, constituent presque inconsciemment une société américaine injuste et empêchant l'émancipation. Plusieurs scènes me sont apparues très cinématographiques et le tout m'a totalement happé. Les questionnements identitaires abordés me restent en tête et me donnent envie d'approfondir ma découverte, à la fois des questions de suprémacisme et de racisme (j'ai notamment visionné American history X dans la foulée, repensé à No home de Yaa Gyasi et repéré le recueil d'essais Je ne sais pas quoi faire de ces gentils blancs de Brit Benett) et de l’œuvre de Jodi Picoult. Et, à mon petit niveau, face à de déplorables et insultantes paroles, j'essayerai, comme le suggérait Martin Luther King, de "faire des petites choses de manière grandiose".

 

Quand nous étions enfants, ma sœur aînée et moi ne nous ressemblions absolument pas. Rachel avait la couleur du café fraîchement passé, comme maman. Alors que moi je venais de la même cafetière mais on avait ajouté tellement de lait qu'on ne sentait même plus le goût.

_ J'arrive pas à croire que tu aies choisi un vernis avec un nom pareil. Virée au bar à jus, raille-t-elle. C'est la couleur la plus blanche que j'aie jamais vue. [...]
_ T'es sérieuse, là ? Je viens de te raconter qu'on m'a retiré une patiente, et tout ce qui t'intéresse, c'est le nom de la teinte de mon vernis ?
_ Je te parle de la couleur de la vie que tu as choisie, ma sœur, réplique Adisa.

Si cet homme refusait d'admettre qu'il s'était passée quelque chose de terrible - ou, pire, s'il feignait de croire toute sa vie qu'il ne s'était rien passé - un trou s'ouvrirait en lui. Minuscule au début, cette faille continuerait de grandir, encore et encore, jusqu'au jour où, sans crier gare, il prendrait conscience du vide qui l'habitait.

La procureure, une femme de couleur, évite de croiser mon regard. Est-ce parce qu'elle ne ressent rien d'autre que du mépris pour moi, coupable présumée... ou parce qu'elle sait que, si elle veut être prise au sérieux, elle doit creuser le gouffre qui nous sépare ?

[Mais] j'ai passé vingt ans de ma vie à m'émerveiller de la beauté des femmes - pas tant de leur apparence physique que de l'immense capacité de résilience de leurs corps.

Si notre héritage n'est pas fait de prérogatives, il doit être fait d'espoir.

Mille petits riens
Mille petits riens

Rédigé par Nota Bene

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Publié le 7 Mars 2022

Timoto aime très beaucoup sa maman

Merci à la maison Nathan pour le partage de ces 8 albums

 

 

Voici une série pleine d'humour basée sur un personnage nommé Timoto. Ce jeune tigre espiègle et créatif nous parle du quotidien des enfants d'environ 4 ans. Couleurs, candeur et malice sont au rendez-vous dans ces albums à la jolie couverture cartonnée. Le regard décalé de Rémi Courgeon fabrique un univers à partir de presque rien, comme le font les enfants. Il utilise un inattendu fond blanc en y posant quelques éléments de décor et, sans craindre les ellipses, les doubles-sens ou l'ironie, nous amène avec une certaine économie de mots vers la chute. Je trouve les illustrations tigrées un peu particulière : les yeux trop grands et les nez ridicules. Certains récits ne m'ont pas du tout charmé comme Timoto veut un vrai cheval ou Timoto cuisine un anniversaire. D'autres sont réussis comme Timoto sait déjà bientôt nager (le préféré de mes enfants) ou Timoto aime très beaucoup sa maman.

 

Dans ce dernier album cité, le petit tigre veut écrire un poème géant pour dire à sa maman qu'il l'aime. Dans sa démesure et son insouciance enfantine, il aura dans un premier temps du mal à trouver l'inspiration puis trouvera judicieux d'utiliser un support à la hauteur de ses idées : pourquoi pas du papier toilette ? Et puis, pour accompagner sa "poécrie", il se mettra à la recherche de fleurs. Sans vous dévoiler totalement la chute, sachez que cette histoire tendrement drôle se terminera avec un aspirateur...

 

Timoto trouve que l'amour, c'est joli, mais c'est beaucoup de travail.

Timoto aime très beaucoup sa maman

Publié le 3 Mars 2022

Je ne suis pas une pieuvre

Voici un nouvel album des éditions Nathan à découvrir à partir de 4 ans environ. Il nous raconte l'histoire de Sacha, une jeune pieuvre qui n'assume pas sa peur de l'eau. C'est tout de même très embêtant, pour une pieuvre. Entre humour absurde et interactivité avec le personnage, les illustrations ciselées nous embarquent tour à tour dans l'immense bassin bleu de la piscine municipale puis dans les noires profondeurs de l'océan. Je n'aime pas tellement l'esthétique du personnage de Sacha, qui à mon sens aurait mérité d'être plus mignon, mais il faut reconnaître que les illustrations sont travaillées avec sens. Le texte, bavard en début d'album, comme pour mal dissimuler l'angoisse et la honte de Sacha, est ensuite plus bref et joyeux. Sans être un coup de cœur pour moi, cet album humouristique sur la thématique du surpassement de sa peur de l'eau a beaucoup plu à mes enfants.

 

Je ne suis pas une pieuvre
Je ne suis pas une pieuvre

Publié le 28 Février 2022

Trancher

Je découvre l'écriture ciselée d'Amélie Cordonnier par son premier et douloureux roman paru en 2018 sur le thème de la maltraitance conjugale. Court et percutant, le roman est écrit à la deuxième personne du singulier comme si la narratrice se parlait à elle-même, ce qui contribue à créer un attachement entre le lecteur et elle. On ne connaîtra d'ailleurs pas son prénom. Elle est sur le point de fêter ses quarante ans et se promet de prendre une décision pour son anniversaire : partir ou rester. Car Aurélien, avec qui elle partage sa vie, un matin, devant leurs enfants ahuris, a rechuté : il l'a de nouveau, après 7 ans sans heurts, insultée. La narratrice nous raconte alors : son histoire d'amour, les crises de violences verbales rares mais intenses, l'effroi qu'elles occasionnent, accompagnées par la crainte que cette violence se répercute sur les enfants. C'est un problème qui ne se dit pas, se camoufle, des mots qui ne se partagent pas mais ravagent dans la sphère privée. D'ailleurs, Amélie Cordonnier ne nous assomme pas de ces insultes proférées par le conjoint et sait les révéler parcimonieusement, renforçant leur effet. J'ai aimé la justesse et l'ambivalence des émotions mis en scène. Les raisonnements censés mais torturés aussi. La fin est ouverte, ambiguë : c'est au lecteur de trancher.

 

C'est revenu sans prévenir. C'était un de ces week-ends de septembre que tu préfères. […]
Il est 10 heures, ce matin-là. […] C'est à ce moment-là qu'Aurélien déboule dans la cuisine. Tu remarques l'air agacé qu'il affiche ostensiblement. Il allume la baffle et met la musique à fond. "Mais non, t'exclames-tu en baissant le son, on ne peut pas travailler dans ces conditions." Alors ça sort, sans prévenir. Personne ne s'y attend. Ni toi ni les enfants, qui se figent instantanément. "Je suis chez moi, quand même, alors ferme ta gueule une bonne fois pour toutes, connasse, si tu veux pas que je la réduise en miettes." Uppercut. Souffle coupé. Tu baisses la tête sous l'effet du coup.

Pourquoi étais-tu revenue ? Parce que tu étais fatiguée, et que tu avais eu envie d'y croire. A cause de Barbara et de sa foutue chanson. Parce que tu as toujours su que le temps perdu ne se rattrape plus. A cause de Proust aussi et de son fichu Temps retrouvé.

Mais pourquoi dit-il tout ça ? Tu ne sais toujours pas. Tu as demandé au psy comment appeler sa maladie, mais il a refusé que tu te réfugies derrière des mots prêts à l'emploi. La seule solution, a-t-il dit, c'est qu'il fasse un travail sur lui. De son côté. Tout seul, comme un grand. Cela ne t'a pas empêchée de chercher. Sur Internet, tu as tout tapé. Tu as googlé "pervers narcissique", "troubles bipolaires" et "syndrome Gilles de la Tourette". Tu as d'abord pensé à des problèmes neurologiques, puis héréditaires. Et maintes fois, tu as voulu tout mettre sur le dos de sa mère qui lui parle si mal. Mais même si tout était vraiment de sa faute, à elle, ça changerait quoi ?

"Quand papa se marre en déclarant que tu pisses comme une grosse vache dégueulasse, c’est péjoratif ça ?" - Oui, c’est péjoratif. "La version laudative, ça pourrait être quoi ?" Tu réfléchis deux minutes : "Votre Altesse, de l’or coule entre vos fesses !" Il rit. Toi aussi. La formule le réjouit, alors il se redresse et prend un air théâtral pour la déclamer. "Votre Altesse, de l’or coule entre vos fesses !"

Rédigé par Nota Bene

Publié dans #Je lis

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