Un couple parisien d'un certain âge, sans enfant, cherche à devenir propriétaire et s'installe dans un nouvel éco-quartier en périphérie de la capitale. Ces bobos, en apparence soucieux de la préservation de l'environnement, s'appliquent avant tout à réaliser le meilleur investissement possible. Cet aménagement de rêve dans leur nouveau chez-eux va pourtant virer au quotidien nerveux : fini l'anonymat citadin, la promiscuité entre voisins de la résidence va donner lieu à des politesses surjouées et des camaraderies forcées. Des bruits irritants dans le jardin mitoyen, un chat sans gène, des aménagements écologiques qui ne fonctionnent pas comme prévu... vont faire monter la tension dans le quartier. L'intrigue s'appuie sur des détails qui peuvent paraître insignifiants au premier abord mais qui s’avéreront être les gouttes d'eau qui rempliront le vase de l'exaspération. Véritable satyre sociale, ce roman à la couverture blanche est pourtant bien noir. Les amateurs apprécieront. De mon côté, j'ai trouvé le ton un peu trop sarcastique et l'utilisation des deuxième et troisième personnes du singulier par la narratrice un peu pénible. Une écriture de qualité mais trop économe et ironique pour moi.
Vous n'aurez pas haine : une lettre ouverte publiée par Antoine Leiris sur Facebook après la mort de sa femme en novembre 2015 au Bataclan. Vous n'aurez pas haine : cette même lettre relayée quelques jours plus tard par le quotidien Le Monde. Vous n'aurez pas haine : un premier roman dans lequel il racontait les premiers jours suivant le drame, traversés avec son fils Melvil alors âgé de dix-sept mois. Vous n'aurez pas haine : presque un mantra. Quatre années plus tard, Antoine Leiris nous raconte La vie, après. Parce que dans sa chronologie encore plus que pour les autres, il y a désormais un avant et un après. Mais surtout, oui, la possibilité d'un après. Sans épouse, sans mère pour son fils, mais avec des fantômes à apprivoiser, un petit garçon à élever, des mots à trouver.
Posé, grave, doux : voici les qualificatifs qui me viennent à l'esprit pour décrire le ton du récit d'Antoine Leiris. De son nouvel appartement parisien à l'école de son enfance en passant par une plage bretonne, il s'appuie principalement sur des lieux chargés de son histoire personnelle pour évoquer son enfance, sa rencontre avec Hélène, sa vie sans elle aussi. Le fil rouge de son récit, on pourrait croire au départ que c'est son fils. En réalité, il s'agit de lui en tant que fils, en tant que frère et en tant que père qui se doit de réapprendre à l'être en acceptant de vivre avec des fantômes. Antoine était journaliste et son aisance d'écriture transparaît de façon évidente. Il nous dit avoir plusieurs fois tenté "de reprendre la plume" après la publication de son premier livre, plein d'urgence et de gris. Mais il ne parvenait pas alors à écrire une fiction.
Mon imaginaire était tout entier tourné vers l'invention de notre nouvelle vie.
Avec ce nouveau livre, "le ciel se dégage" et c'est de façon lumineuse que le récit s'égaye d’anecdotes tantôt drôles (l'épisode des raviolis ou celui des lessives), tantôt nostalgiques (l'épisode de la sortie du bus) voire épiques (celui de la cabane perchée, au parc). Au-delà du drame vécu et de leur situation particulière, les mots d'Antoine Leiris, plein d'intelligence sensible et d'un amour paternel inconditionnel, peuvent résonner en n'importe quel parent. C'est souligner comme un enfant peut être le fruit d'un amour, comment cet amour nous interroge sur notre propre histoire, comme le quotidien peut se nuancer de mille états d'âme et ambiguïtés quand il s'agit de l'élever. Deuil, pouvoir de distanciation de l'art (littéraire et théâtral), amour filial : tout ça est évoqué avec beaucoup de sincérité et de tendresse. Un conseil : ne le lisez pas trop vite, au risque d'être comme moi, frustrée de devoir déjà le refermer.
Merci à la maison Nathan pour le partage de ce roman
à destination des adolescents
♡
Depuis que j'exerce en lycée général, je m'applique à lire des romans destinés à un public "adulte" afin d’élever le niveau littéraire des élèves. Pour autant, je laisse la porte ouverte aux publications "jeunesse" qui, bien choisies, n'en sont pas moins de qualité, et qui permettent de toucher à des sujets parfois plus proches des préoccupations adolescentes. Dernièrement, j'ai lu en ce sens Brexit romance de Clémentine Beauvais. Cette fois encore, elle a su me séduire... mais pas en tant qu'autrice : elle est ici traductrice ! Et ce n'était pas n'importe quel roman à traduire : Elizabeth Acevedo, américaine d'origine dominicaine, nous offre ici son premier roman, écrit à la frontière entre prose, chant et poésie, puisque c'est de slam dont il s'agit. Enseignante diplômée en arts de la scène et en création littéraire, elle s’est également distinguée en remportant plusieurs concours de slam. Elle prête ses traits d'une époustouflante beauté caribéenne à son héroïne Xiomara, 15 ans. Vivant à Harlem avec ses parents et son frère jumeau "plus vieux [qu'elle] d'une heure [... et] plus doux [...] de plusieurs années", Xiomara dit d'elle qu'elle est née "bourrasque". Mami, leur mère, est très pieuse et peu heureuse dans son couple. Elle élève ses enfants strictement, dans le respect des traditions et de la foi. Elle fait entièrement confiance à son fils, jeune homme plutôt effacé, mais le caractère frondeur et le corps d'adolescente épanouie de sa fille lui font craindre le pire. Xiomara étouffe sous les dures injonctions de sa mère et l'indifférence de son père. Sa situation ne va pas aller en s'arrangeant puisqu'elle va, en cours de bio, être frôlée par l'avant-bras d'un garçon et découvrir "ses regards dardés sur [elle] sous ces cils noirs" qui vont lui faire l'effet d'une "petite flamme fragile, vacillant dans la brise". En parallèle, un club de slam s'ouvre au sein de son lycée. Elle pour qui écrire sa colère au quotidien dans un carnet est un exercice salutaire et passionné se voit proposer un échappatoire. Mais pourra-telle déjouer la surveillance de sa mère pour y participer ? Aman, ce garçon qui l'enfièvre, mérite-t-il d'entendre ses poèmes ? Et Jumeau, qui semble différent ces derniers temps, vivrait-il lui aussi quelque chose qui le dépasse ? D'une poésie percutante, vibrante, ce roman slamé nous entraîne dès les premières lignes dans un tourbillon d'émotions adolescentes : les premiers émois de Xiomara, à la fois si intemporels et modernes, ne peuvent que nous vriller le cœur. Bien que l'intrigue ne soit pas très originale, l'ensemble est touchant et relevé par un magnifique sens du rythme et de la poésie. J'ai adoré et m'efface pour laisser place :
Quand je pense à Aman
des poèmes se construisent en moi,
comme si on m'avait offert une boîte
de Lego-métaphores
que j'enclenche, clic, brique,
après brique.
J'attends qu'on vienne les renverser, mais personne ne semble se préoccuper
de me voir gratter et gratter du papier.
Je voudrais lui dire : si Aman était un poème,
il s'écrirait délié, un peu en diagonale,
sur un sac en papier brun de la bodega,
les lettres pointues, une bonne punch line finale.
Ses mains toutes occupées à prendre des notes
deviendraient métaphore, métonymie
et la douceur de son sourire s'imagerait
sans un cliché.
Il n'est pas assez snob pour un sonnet,
trop délicat pour un cadavre exquis,
et pour un haïku, ça risque de faire serré,
vu tout l'espace qu'il prend dans mes pensées.
Les haïkus c'est
des poèmes en trois vers.
Cinq, sept, et cinq pieds.
L'intérieur est d'une beauté aussi colorée que la couverture :
"Et si tu écrivais un journal ?" m’a demandé Maman. "In English", a-t-elle ajouté. Le lendemain, elle m’a offert ce carnet. Il fallait bien en faire quelque chose. J’ai commencé par écrire qui j’étais. Il me semblait que c’était un bon début. "My name is Jeanne Louvier."
Jeanne, une héroïne déjà connue chez Syros (ce qui n'empêche pas de découvrir ce livre indépendamment des précédents), commence ici son journal intime en se disant qu'utiliser l'anglais n'est peut-être pas une si mauvaise idée pour protéger certains de ses secrets de l'indiscrétion de sa mère. Par un concours de circonstances, elle se retrouve justement invitée à Londres avec sa BFF (best friend forever) et impliquée dans une affaire de vol de porte-monnaie en perles. Elle mène alors l'enquête tout en essayant de développer son aisance linguistique. Le récit est plutôt drôle et bien mené et apporte certainement une véritable satisfaction au jeune lecteur lorsqu'il se surprend à comprendre l'intégralité du dernier chapitre rédigé en anglais ! En effet, ce court roman de la collection Tip tongue propose un apprentissage progressif de la langue étrangère. Le héros ou l'héroïne de chaque histoire, jeune francophone, part dans un pays anglophone (ou germanophone, hispanophone) et vit une aventure en immersion. Les personnages et le narrateur sont là pour guider l'air de rien le lecteur et le plonger petit à petit dans un bain de langue qu'il aura plaisir à comprendre. Les stratégies mises en place par les héros sont applicables "dans la vraie vie" et permettent d'avancer dans la compréhension du récit notamment à l'aide d'illustrations, d'explications et de nombreuses répétitions. Par ailleurs, la version audio de chaque roman est téléchargeable gratuitement, ce qui permet de se familiariser avec la prononciation, l'accent à mettre en œuvre. Le titre évoqué ici, écrit par Stéphanie Benson et Claudine Aubrun, se destine aux plus jeunes apprenants (environ 8 ans). J'ai trouvé le concept très intéressant mais serais curieuse de le découvrir avec un niveau de langue plus approfondi et une intrigue destiné à un public plus mature car les échos de certains collègues enseignants sont mitigés. Pourtant, la collection a obtenu en 2015 le Label européen des langues récompensant des projets pédagogiques d’excellence en matière d’apprentissage et d’enseignement innovants des langues étrangères.
Un drôle de titre, emprunté à la gouaille guadeloupéenne, qui désigne "un trou perdu", autrement dit le village de Morne-Galant. Estelle-Sarah Bulle, dont c'est le premier roman, revient sur l'histoire de sa famille sur plusieurs décennies et à travers elle sur l'histoire du peuple guadeloupéen, des profondeurs de l'île à la métropole française accueillant une partie des membres de la diaspora antillaise, en passant par Pointe-à-Pitre. C'est bien écrit, intelligent, gorgé de soleil mais aussi de la poussière de la terre battue. C'est parfois drôle, parfois plus grave, toujours pittoresque. Les personnages sont riches de leur histoire et de leur détermination et interviennent tour à tour dans le récit : la narratrice surnommée "la nièce", son père surnommé "Petit-Frère", ses tantes Antoine et Lucinde. Estelle-Sarah Bulle raconte la douleur de partir et la détermination optimiste déployée par Antoine dans un style lumineux, vif et fluide mâtiné de créole. Elle fait ainsi une entrée remarquée sur la scène littéraire avec les portraits d'une île chamarrée et d'une héroïne libre et audacieuse.
La Basse-Terre, c'est l'envers de la Guadeloupe puisque la Grande-Terre est son endroit. Les deux îles sœurs sont aussi différentes que moi et Lucinde. Pourtant il n'y a qu'un minuscule bras de mer entre les deux, et un grand pont qui s'est écroulé une quantité de fois dans les temps où Hilaire se promenait à cheval, mais qui a toujours été reconstruit car les hommes ont décidé que les deux sœurs se tiendraient par la main.
Un grand merci aux éditions Nathan et Syros pour leur invitation de ce lundi à Nantes : j'ai de quoi lire pour les semaines à venir ! Et je ne montre pas le meilleur : de magnifiques albums attendent notamment les anniversaires des jours à venir pour être fébrilement feuilletés par de petites mains ♡
À venir bientôt : un article sur les 35 ans des éditions Syros et bien sûr de nombreuses critiques d'albums et romans young adult. Reste juste à trouver le temps de lire et d'écrire dans un quotidien de jeune maman et de professionnelle déjà bien prenant. En parallèle, je me lance doucement sur Instagram pour tenter d'autres formes de publications et créer de nouvelles interactions. N'hésitez pas à me rejoindre !