Merci aux éditions Mijade pour le partage de cet album
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Voici le dernier album en date de la série Petit Poisson Blanc de Guido Van Genechten dont j'avais déjà présenté Petit Poisson Blanc à la découverte des cinq sens. Ici, notre mignon petit poisson chapeaute la décoration du sapin de 𝒩𝑜𝑒̈𝓁. Chacun leur tour, ses compagnons apportent une décoration à judicieusement suspendre au sapin. L'occasion, avec le tout jeune lecteur de 2 ans, d'égrener le vocabulaire des formes : rectangle, lune, étoile... Lorsque le sapin est finalement allumé dans les profondeurs océaniques, tous les amis l'admirent et célèbrent 𝒩𝑜𝑒̈𝓁. Un livre cartonné qui nous plonge avec douceur et gaîté dans la période de l'Avent.
Mais oui c'est vrai ça, comment ? Est-ce qu'il s'y glisse la tête la première ou les pieds en avant ? Est-ce qu'il se serre la ceinture ou est-ce que les rennes doivent lui donner un coup de patte pour que son ventre passe ? Et s'il n'y a pas de cheminée ? Et si un chien est endormi près du sapin ? Quand on y réfléchit bien, voir des cadeaux déposés au pied du sapin au matin de 𝒩𝑜𝑒̈𝓁, ça semble vraiment relever du miracle. S'amusant de l'imagination des enfants, les auteurs anglais Mac Barnett et Jon Klassen cultivent le mystère. Les séduisantes illustrations à l'ambiance nocturne nous plongent dans la magie des heures suspendues. Le Père 𝒩𝑜𝑒̈𝓁 et son air flegmatique contribuent à nous amuser. A la fin de notre lecture faussement innocente, on ne sait toujours pas comment le Père 𝒩𝑜𝑒̈𝓁 peut bien s'y prendre. Mais on a bien rigolé et fait travailler notre imagination. Et on est bien content que le Père 𝒩𝑜𝑒̈𝓁 y arrive, avec ou sans lunettes infrarouge. Paru l'année dernière, cet album me faisait de l'œil. Pour la dernière année d'école maternelle de ma fille, j'ai craqué... sans aucun regret à formuler.
Voici un roman de Delphine Minoui, dont j'ai déjà lu Les passeurs de livres de Daraya, qui n'est pas catégorisé jeunesse mais qui pourrait. Il met en scène le monologue intérieur et l'émancipation de la jeune iranienne Zahra, 16 ans, au cœur de la révolte "Femme, Vie, Liberté" à l'automne 2022. L'adolescente évoque sa naissance indésirée, sa mère protectrice, son père castrateur, ses copines, ses amours, son corps assoiffé de liberté et pourtant si contraint. A travers le parcours de la jeune impudente - "Bad-jens : mot à mot, mauvais genre. En persan de tous les jours : espiègle ou effrontée." - on comprend mieux les tensions à l'œuvre en Iran. Ce n'est pas très poussé littérairement parlant mais c'est une nécessaire et accessible sensibilisation à la condition féminine iranienne.
Dans une série de monologues intérieurs entrecroisés, Laurent Gaudé retrace la soirée du 13 novembre 2015. Les promesses d'un doux vendredi soir dans la capitale puis l'horreur en terrasse et la prise d'assaut du Bataclan. Les victimes convoquées le sont ici au sens large : simples civils tués ou blessés, otages, rescapés, pompiers, policiers, membres des forces spéciales, médecins, infirmiers, opérateurs téléphoniques, agents de nettoyage, habitants du quartier spectateurs du drame, parents de victimes, etc. Tous nous émeuvent profondément. J'ai été en larmes plusieurs fois et j'ai dû fractionner ma lecture pour mieux l'apprécier et la digérer. La narration est rythmée par un découpage bien pensé. La personnification du Hasard glaçante. L'écriture est sensible et poignante. Laurent Gaudé suspend le temps, nous fait goûter la terreur mais aussi l'empathie, l'amour et l'envie de vivre.
Nous sommes assis en terrasse. Nous bavardons. Buvons. Racontons notre semaine ou nos projets. Il y a des éclats de rire et des silences gênés. Des yeux qui se cherchent, des mains qui se touchent. Nous ne sentons pas que quelque chose a changé. Il est là. Le Hasard. Il s’avance, descend la rue de son pas irrégulier, murmurant entre ses dents une chanson au refrain effrayant : “Toi, oui… Toi, pas…” Mais qui l’entend pour l’instant ? Qui se doute qu’il est venu pour régner et que c’est lui, désormais qui va décider de nous, décider de tout.
p. 23
Je m’appelle Quentin et je suis pompier de Paris depuis un an. Ma mère me fait encore mon petit-déjeuner quand je retourne à Nantes pendant mes permissions. Je m’appelle Amélie, je suis pompière. Je suis Guillaume et moi, Karim, ambulanciers.Nous tous, force de secours ou de l’ordre, nous recevons ce message et certains déjà comprennent qu’il est différent des autres. Je m’appelle Quentin. J’ai vingt-deux ans. Je suis en binôme avec Amélie. Nous sommes de la même promotion. Mutés tous les deux dans la même caserne. Je découvre les premières victimes. Elles ont le même âge que moi et gisent là, le corps criblé de balles. Rien ne m’a préparé à cela. [...] mille fois répétés.
p. 45
Qu’avons-nous à opposer à leur sauvagerie ? Ces gestes, petits gestes d’humanité. S’agenouiller devant un homme ou une femme pour l’accompagner avec tendresse. Dire quelques mots. Tenir une main. Sourire à un visage pour essayer d’en chasser la terreur. Rester jusqu’au bout, même si cela ne sert plus à rien. [...] Nous nous sommes rencontrés en ce jour où les trottoirs saignaient, juste avant que tu ne meures, nous nous sommes parlés, touchés, j’ai dit ton nom, et il se pourrait bien que ce fût, Julie, la rencontre la plus importante de ma vie.
Je ne te connais pas mais je te remercie. Je te baise les mains. Tu ne sais rien de nous, de notre famille, mais tu en fais partie parce que tu étais là, penché sur elle au moment de la fin. C’est cela qui compte, Julie. Une main a pris la tienne. Des lèvres ont répété ton nom, Julie, ce nom que nous avions choisi, ta mère et moi… Je pourrais hurler, me frapper le visage pour ne pas avoir été là, avec toi. Je ne cesse d’imaginer que j’aurais fait mieux, que j’aurais fait plus, que je serais allé chercher un pompier, que je l’aurais ramené de force s’il avait fallu, que je t’aurais emmenée à l’hôpital le plus proche en te portant dans mes bras… Mais je sais que c’est faux. J’aurais été impuissant, détruit d’être à tes côtés sans parvenir à te sauver. Alors cela revient au même.
Tu n’es pas morte seule, ma fille, parce que quelqu’un qui s'appelait Mathieu s’est penché sur toi.
Le Rwanda est arrivé dans ma vie par la télévision, que nous regardions religieusement à l’heure du dîner. La première fois que le présentateur en avait parlé, je m’étais tourné instinctivement vers ma mère, tout excité, presque content qu’il soit enfin question de son pays natal au journal télévisé. Mais elle n’avait pas réagi, complètement absorbée par les images qui défilaient à l'écran...
On se souvient de Petit Pays, premier roman de Gaël Faye, faisant une irruption fracassante dans les librairies en 2016 et obtenant notamment le Prix Goncourt des lycéens. Depuis, il est préconisé dans les programmes scolaires (cycle 4 et lycée, en histoire et français ). Il a été adapté sur grand écran, au théâtre et en bande dessinée. En cette rentrée littéraire 2024, le deuxième roman de l'auteur aborde le même thème, les tourments du Rwanda, mais par le prisme de ce qui pèse aujourd'hui sur les jeunes générations.
En 1994, Milan, collégien qui a grandit en France, ne sait rien du génocide qui est en train de ravager le pays de sa mère, Venancia. Celle-ci est arrivée en France en 1973 et s'est mariée avec Philippe. Lorsque Venancia accueille à la maison un garçon blessé, Claude, Milan apprend qu'il a encore de la famille au Rwanda. Il n'aura de cesse de découvrir la vérité sur ce pays caché. Et mettra du temps à pardonner à sa mère de n'avoir pas su lui raconter la tragédie qu'elle a vécue.
Adolescent puis jeune adulte, Milan se rendra au Rwanda. Il fera la connaissance avec étonnement de sa grand-mère, de Sartre, de la petite Stella, de sa mère Eusébie et sa grand-mère Rosalie. Il découvrira les rues de Kigali, le jacaranda du jardin de Stella et les rives du lac Kivu à la frontière congolaise. Le jeune homme prendra conscience du silence pesant encore sur les victimes et des maux continuant à hanter le peuple rwandais. Il découvrira également les gatacas, juridictions populaires mises en place par le gouvernement. Il sera question pour lui d'appréhender la violence de l'Histoire, la libération nécessaire de la parole et la soif de vengeance.
J'ai aimé découvrir en profondeur et avec recul - car Milan est né après le génocide des Tutsi - l'histoire du Rwanda. Gaël Faye l'aborde avec pédagogie et clarté narrative. J'ai cependant regretté que l'on sente autant l'intention explicative derrière les mots. Cela reste un roman intéressant, incarné et poignant. Il exhume avec douceur et douleur les silences, les défiances et les espoirs d'un pays profondément marqué par l'horreur du génocide. Et, au-delà, traite de la question des origines et du sentiment d'appartenance.
Bien plus tard, au milieu de la nuit, je fus réveillé par l'odeur âcre de la fumée et les cris des pompiers, à quelques mètres de notre maison, derrière le muret en pierre du jardin. Je me levai en toussant pour fermer une fenêtre laissée entrouverte. Depuis ma chambre, je pouvais apercevoir de hautes flammes dans les marais salants. Le spectacle était beau et terrifiant. C'est là que je l'ai remarquée. Debout au milieu du jardin, pieds nus dans l'herbe, une chemise de nuit blanche, immobile et seule. Sa silhouette se détachait en une ombre énigmatique à la lueur vacillante des flammes.
Nous étions en juillet 1994. Au moment où j'observais ma mère de dos qui regardait la nuit en feu, un génocide prenait fin dans son pays natal. Je n'en savais rien.
Elle s’est reculée dans sa chaise, maintenant tout à fait sur la défensive.
- Il n’y a rien à comprendre. Je suis partie depuis bientôt quarante ans. Ce n’est plus mon pays. J’ai choisi ma vie, j’ai choisi de tourner la page, qui est-ce que ça gêne ?
- Moi, Maman. Ça me gêne parce que je ne connais pas la page que tu as tournée. Tu ne me l’as jamais lue.
- Arrête avec cette métaphore ridicule.
- Mais c’est toi qui viens de l’utiliser !
- Milan, tu m’embêtes avec tes questions.
- Et toi avec tes silences, Maman.
J'avais envie de m'enfuir, de quitter cette terre de mort et de désolation. Après tout, je n'appartenais pas à ce monde, ma mère m'avait mis en garde, je ne l'avais pas écouté. J'aurais voulu l'appeler, m'excuser de n'en avoir fait qu'à ma tête et la remercier d'avoir essayé de me protéger de cette histoire dont elle connaissait le hideux visage. Cette idée me traversait, puis je pensais aussitôt à Claude, à Eusébie, à Stella, et quelque chose se fissurait en moi qui laissait passer un soleil insensé, la possibilité, malgré tout, de la vie et de la beauté.