𝐸́𝓁𝒾𝓈𝑒 𝓈𝓊𝓇 𝓁𝑒𝓈 𝒸𝒽𝑒𝓂𝒾𝓃𝓈 est un roman en vers librement inspiré de la vie familiale du géographe et écrivain anarchiste du XIXe siècle Élisée Reclus. Un paysage champêtre, une famille nombreuse qui vit à l'écart du monde, une femme-serpent et une tourmaline magique, voici les principaux ingrédients du récit de Bérengère Cournut. En s'inspirant du personnage d'Élisée mais en le transposant dans un récit à la frontière du réel et de l'imaginaire, Bérengère Cournut interroge notre rapport au désir, à la nature et au travail. Son récit s'apparente à un conte, dont la forme poétique peut être déconcertante, mais qui m'a enchanté.
Nous entrons dans le récit par la voix d'Élise, une fillette de onze ans qui se présente comme une "𝑒𝓃𝒻𝒶𝓃𝓉 𝒹𝑒𝓈 𝒶𝓇𝒷𝓇𝑒𝓈, 𝒻𝒾𝓁𝓁𝑒 𝒹𝑒 𝓁'𝑒𝒶𝓊". Elle nous présente sa famille et son mode de vie. Les nombreux enfants de cette famille ont selon leur bourru voisin "𝒹𝑒𝓈 𝓅𝓇𝑒́𝓃𝑜𝓂𝓈 𝒶̀ 𝓁𝒶 𝒸𝑜𝓃". En réalité, leur sophistication et leur poésie vaut inspiration pour de futurs enfants, jugez plutôt : Élisée, Onésime, Louise, Marie, Élise, Anna, Élie, Suzanne, Paul et Lison. Zéline, leur mère, est surnommée Féline, tandis que Jacques, leur père, est appelé Le Lion. Ils vivent isolés dans la forêt, à l'écart de la société. On ne sait pas au départ à quelle époque peut se dérouler le récit. Les fils aînés, Élisée et Onésime, de jeunes adultes, sont partis étudier l'horticulture et découvrir le vaste monde. Mais leur petite sœur Élise fait la rencontre d'une chimère inspirant plus ou moins confiance qui l'avertit que ses frères sont en danger. Cette petite femme-serpent "𝒶𝓊 𝒸𝑜𝓇𝓅𝓈 𝓃𝓊 𝑒𝓉 𝒷𝓁𝒶𝓃𝒸, 𝒶𝓊𝓍 𝒸𝒽𝑒𝓋𝑒𝓊𝓍 𝒹𝑒 𝒻𝓁𝒶𝓂𝓂𝑒𝓈" craint qu'Élisée soit "𝓇𝑒𝓉𝑒𝓃𝓊 𝓅𝓇𝒾𝓈𝑜𝓃𝓃𝒾𝑒𝓇 𝓅𝒶𝓇 𝒪𝓃𝒹𝒾𝓃𝑒, 𝑀𝑒́𝓁𝓊𝓈𝒾𝓃𝑒 𝑜𝓊 𝓊𝓃𝑒 𝒶𝓃𝑔𝓊𝒾𝓁𝓁𝑒". Elle l'incite à partir à leur rencontre pour les défendre contre ses dangereuses cousines et lui confie une pierre magique : un éclat de tourmaline qui "𝒹𝒾𝒻𝒻𝓊𝓈𝑒 𝒹𝑒𝓈 𝓉𝑒𝒾𝓃𝓉𝑒𝓈 𝓇𝑜𝓈𝑒𝓈 𝑒𝓉 𝓋𝑒𝓇𝓉𝑒𝓈" et qui "𝑔𝓇𝑜𝓃𝒹𝑒". La Vouivre la prévient : "𝐿𝒶 𝓉𝑜𝓊𝓇𝓂𝒶𝓁𝒾𝓃𝑒 𝓉𝑒 𝓈𝓈𝓈𝓈𝑒𝓇𝓋𝒾𝓇𝒶 𝓉𝓇𝑜𝒾𝓈 𝒻𝑜𝒾𝓈" après quoi elle s'enflammera. Après concertation entre sœurs, Élise part donc à la rencontre de ses deux grands frères. Elle descend de sa colline et marche quelques temps. Le récit, intemporel au départ, s'ancre dans l'époque contemporaine avec des indices de modernité à son arrivée dans un village (elle y entend alors des bruits de mobylette et de guitare électrique). Elle constate qu'une partie du territoire et de ses hommes est abimé par l'industrialisation et l'exploitation de la terre. Cela contraste avec ses habitudes de vie qui sont au plus près de la nature. Elle maîtrise en effet tout un vocabulaire que Bérengère Cournut se fait un plaisir de nous partager : 𝒶𝓃𝒸𝑜𝓁𝒾𝑒, 𝓅𝑜𝓁𝓁𝒾𝓃𝒾𝓈𝒶𝓉𝑒𝓊𝓇𝓈, 𝑔𝓁𝓎𝒸𝒾𝓃𝑒𝓈, 𝑔𝓇𝒶𝓂𝒾𝓃𝑒́𝑒𝓈, 𝒸𝑜𝓇𝑜𝓁𝓁𝑒𝓈, 𝓅𝒾𝓈𝓉𝒾𝓁𝓈, 𝑒́𝓉𝒶𝓂𝒾𝓃𝑒𝓈, 𝓈𝓅𝑜𝓇𝑒𝓈 𝑜𝓊 𝑒𝓃𝒸𝑜𝓇𝑒 𝒻𝓁𝑒́𝑜𝓁𝑒𝓈. Les valeurs de liberté et d'amour familial sont le fil rouge de ce roman d'apprentissage. Sont aussi évoqués : l'anarchisme (p. 139), l'homosexualité, la jalousie, l'écologie, l'immigration, la transmission.
À la fois chant d'amour et critique sociale, Bérengère Cournut nous propose un récit onirique plein de fraîcheur et de créatures merveilleuses : la vouivre ou femme-serpent anxieuse, Mélusine la chanteuse, Ondine la baigneuse et Ophélie la danseuse. Je garde en tête ce récit car je n'en ai pas encore toutes les clés d'interprétation. Il me semble qu'il y est question du pouvoir de séduction féminin. J'ai en tout cas passé un bon moment en compagnie de l'écriture sautillante, joyeuse et poétique de Bérengère Cournut et vous encourage à la découvrir.