En Alaska, au cœur de la tempête, un jeune garçon disparaît. Il n'aura fallu que quelques secondes, le temps de refaire ses lacets, pour que Bess lâche la main de l'enfant et le perde de vue. Elle se lance à sa recherche, suivie de près par les rares habitants de ce bout du monde. Une course effrénée contre la mort s'engage alors, où la destinée de chacun, face aux éléments, se dévoile.
Le lecteur arpente un territoire hostile, aux prises avec un vent glacial, sur 𝑢𝑛𝑒 𝑡𝑒𝑟𝑟𝑒 𝑑𝑒 𝑑𝑒́𝑠𝑜𝑙𝑎𝑡𝑖𝑜𝑛 𝑞𝑢𝑖 𝑠𝑢𝑖𝑛𝑡𝑒 𝑙𝑒 𝑚𝑎𝑙ℎ𝑒𝑢𝑟. Ce roman choral donne tour à tour la parole aux voix intérieures de divers personnages. 𝐵𝑒𝑠𝑠 (Elizabeth Morgensen), une femme rousse approchant les 40 ans, jugée 𝑖𝑛𝑐𝑜𝑛𝑔𝑟𝑢𝑒 𝑎𝑢 𝑚𝑖𝑙𝑖𝑒𝑢 𝑑𝑢 𝑝𝑎𝑦𝑠𝑎𝑔𝑒, qui sort en pleine tempête avec 𝑙'𝑒𝑛𝑓𝑎𝑛𝑡. 𝐵𝑒𝑛𝑒𝑑𝑖𝑐𝑡 𝑀𝑎𝑦𝑒𝑟, qui se retrouve le premier à 𝑐ℎ𝑒𝑟𝑐ℎ𝑒𝑟 𝑢𝑛 𝑔𝑜𝑠𝑠𝑒 𝑒𝑡 𝑢𝑛𝑒 𝑓𝑖𝑙𝑙𝑒 𝑎𝑢 𝑚𝑖𝑙𝑖𝑒𝑢 𝑑𝑒 𝑙𝑎 𝑛𝑒𝑖𝑔𝑒, 𝑎𝑢 𝑚𝑖𝑙𝑖𝑒𝑢 𝑑𝑒 𝑛𝑢𝑙𝑙𝑒 𝑝𝑎𝑟𝑡. 𝐶𝑜𝑙𝑒, qui s'élance malgré le 𝑡𝑒𝑚𝑝𝑠 𝑎̀ [𝑛𝑒 𝑝𝑎𝑠] 𝑚𝑒𝑡𝑡𝑟𝑒 𝑢𝑛 𝑏𝑜𝑛 𝑐ℎ𝑟𝑒́𝑡𝑖𝑒𝑛 𝑑𝑒ℎ𝑜𝑟𝑠. 𝐹𝑟𝑒𝑒𝑚𝑎𝑛, un Noir lui aussi 𝑖𝑛𝑐𝑜𝑛𝑔𝑟𝑢, ancien militaire. Tous expriment la violence de leurs sentiments, leurs tourments, en parallèle des éléments naturels qui se déchaînent. Le blizzard apparaît d'ailleurs comme le cinquième personnage du livre, qui les force à faire un travail introspectif. D'autres personnages sont évoqués au fil du récit : l'enfant de 10 ans, un 𝑝𝑒𝑡𝑖𝑡 𝑔𝑒́𝑛𝑖𝑒 avec l'allure d'un 𝑝𝑟𝑜𝑓𝑒𝑠𝑠𝑒𝑢𝑟 𝑒𝑛 𝑔𝑜𝑔𝑢𝑒𝑡𝑡𝑒, des membres de la famille de chacun des personnages, un certain 𝐶𝑙𝑖𝑓𝑓𝑜𝑟𝑑. L'écriture orale, fluide, découpée en très courts chapitres, porte les thèmes de la culpabilité et de la vérité, cachée ou révélée. Des secrets de famille sont en jeu. La construction identitaire adolescente est aussi assez central. Plusieurs histoires de disparitions, douloureuses et violentes, se répondent dans le temps et laissent entrevoir un certain portrait des États-Unis (sont notamment mentionnées les guerres du Viêtnam et d'Irak). Ce n'est donc pas un polar mais bel et bien un thriller - et un premier roman réussi - qui nous happe crescendo.
Je ne peux pas rentrer, je ne peux pas lui expliquer, ce serait trop d'un seul coup. Il est solide, mais il y a des choses qui sont trop dures à entendre.
Je ne sais pas si la nature les a absorbés ou si elle va les recracher, morts ou vivants.
Parfois je rêve de l'Océan Pacifique, de ses rouleaux, du sel sur la peau et des cheveux gainés par les embruns. Ici, il n'y a que de l'eau douce, des hectolitres d'eau douce, des lacs, rivières, fleuves, ruisseaux, cascades [...]
Merci aux éditionsMijade pour le partage de ce roman
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Aujourd'hui sa maman emmène Sami chez le coiffeur pour une coupe d'été. Sami n'en a pas envie. Il est carrément horrifié lorsqu'il découvre le résultat : il lui semble que son cou s'est allongé et que ses oreilles se sont décollées ! Pour Sami, il est hors de question que ses amis le voient comme ça. Le lendemain, il met une casquette pour se rendre à l'école et la garde toute la journée. Même à la cantine. Jusqu'à ce qu'une partie de foot la fasse malencontreusement tomber...
Ce court roman signé Fatima Sharafeddine (autrice) et Annick Masson (illustratrice), de la collection Passerelle, est adapté aux jeunes lecteurs de CE1. Accessible et soutenant grâce aux illustrations, il propose une histoire sympathique, bien que manquant d'un peu de vocabulaire à mon goût, qui fait relativiser (je parle d'expérience !) les tracas liés au passage chez le coiffeur.
Après ma lecture plutôt enthousiaste du roman de Nicolas Mathieu Leurs enfants après eux, je me suis plongée dans son roman suivant, paru en février 2022, et qui vient de sortir en poche. Et bon, voilà, il faut que je vous le dise : it's a crush. Déjà, la quarantaine mal rasée et les lunettes écaille de bobo, c'était bien engagé. Ajoutez à cela un engagement de gauche soutenu, de touchantes confessions de papa divorcé et surtout un style littéraire du tonnerre : vous avez tout pour me plaire.
Nicolas Mathieu nous fait de nouveau parcourir la décennie 90 tout en situant son intrigue dans les années 2010 autour de deux principaux personnages : ℋ𝑒́𝓁𝑒̀𝓃𝑒 𝑒𝓉 𝒞𝒽𝓇𝒾𝓈𝓉𝑜𝓅𝒽𝑒. Hélène, à l'aube de la quarantaine, vit à Nancy dans une maison d'architecte. Mère de famille, cadre qui as réussi à s'extirper de son milieu modeste en faisant de belles études, elle ressent pourtant de la colère et un sentiment de gâchis. Christophe, lui, vient de dépasser la quarantaine. Il n'a jamais quitté la ville de Cornécourt où ils ont grandi avec Hélène. Il a mené sa vie doucement, privilégiant les copains et les matchs de hockey. Aujourd'hui, il vend de la nourriture pour chien et vit avec son père et son fils une petite vie peinarde et indécise. Quand Hélène recroise Christophe, elle décide de vivre son fantasme adolescent. Cela donne lieu à plusieurs scènes érotiques dont Bruno Lemaire ferait bien de s'inspirer. Cette aventure est prétexte à décrire un monde : un territoire et les caractéristiques de son temps. Le livre s'ouvre notamment sur la colère d'Hélène, pour mieux mettre en exergue les affres de l'âge, du sexisme, et interroger les critères de réussite sociale. C'est en effet une transfuge de classe, comme 𝒮𝓉𝑒𝓅𝒽 s'apprêtait à le devenir dans le roman Leurs enfants après eux, qui coche toutes les cases d'une vie exemplaire (mari séduisant, enfants, job à responsabilités, salon digne d'un magazine féminin...) mais qui ne peut s'empêcher de ressentir 𝒸𝑒 𝓉𝓇𝓊𝒸 𝒾𝓃𝒻𝑜𝓇𝓂𝓊𝓁𝒶𝒷𝓁𝑒 𝓆𝓊𝒾 𝓁𝒶 𝓂𝒾𝓃𝒶𝒾𝓉, 𝓆𝓊𝒾 𝓉𝑒𝓃𝒶𝒾𝓉 𝒶̀ 𝓁𝒶 𝒻𝑜𝒾𝓈 𝒹𝑒 𝓁𝒶 𝓈𝒶𝓉𝒾𝑒́𝓉𝑒́ 𝑒𝓉 𝒹𝓊 𝓂𝒶𝓃𝓆𝓊𝑒. 𝒞𝑒𝓉𝓉𝑒 𝓁𝑒́𝓏𝒶𝓇𝒹𝑒 𝓆𝓊'𝑒𝓁𝓁𝑒 𝓉𝓇𝒾𝓂𝒷𝒶𝓁𝓁𝒶𝒾𝓉 𝓈𝒶𝓃𝓈 𝓈𝒶𝓋𝑜𝒾𝓇 : l'impossibilité de se sentir à sa place nulle part. A travers son personnage façon start-up nation, Nicolas Mathieu cherche à rendre compte de la bêtise du langage managérial et incite à résister à ce qui nous divise. Ce qui nous rassemble au contraire, ce sont par exemple des chansons générationnelles convoquant une mémoire à la fois intime et partagée, comme son précédent roman en était plein. Ici, c'est la chanson 𝒞𝑜𝓃𝓃𝑒𝓂𝒶𝓇𝒶 de Michel Sardou et son souffle épique entendue au mariage du cousin germain mais aussi en fin de soirée à HEC. Ce qui souffle également dans le roman c'est le vent de la jeune génération des digital natives avec la figure de ℒ𝒾𝓈𝑜𝓃, stagiaire auprès d'Hélène, dont l'habileté numérique, les mœurs et l'engagement militant prennent des formes nouvelles.
A travers ces personnages, entre nostalgie de la jeunesse et amertume du présent, c'est le portrait d'une France en colère et désillusionnée que dresse l'écrivain. Sa langue est ciselée, bavarde, vivante, familière lorsqu'elle nous fait entrer dans le quotidien familial et parfois jargonnante au contact du monde des cabinets de conseil. Entre un propos sociologique et une analyse psychologique, on lit surtout de la véritable littérature, pailletée d'ironie et de lyrisme. En substance, et avec mélancolie, Nicolas Mathieu nous dit que 𝓁𝒶 𝓋𝒾𝑒, 𝒸'𝑒𝓈𝓉 𝓊𝓃𝑒 𝒻𝑜𝓁𝒾𝑒... 𝑒𝓉 𝓆𝓊𝑒 𝓁𝒶 𝒻𝑜𝓁𝒾𝑒, 𝒸̧𝒶 𝓈𝑒 𝒹𝒶𝓃𝓈𝑒.
Le temps était passé si vite. Du bac à la quarantaine, la vie d'Hélène avait pris le TGV pour l'abandonner un beau jour sur un quai dont il n'avait jamais été question, avec un corps changé, des valises sous les yeux, moins de tifs et plus de cul, des enfants à ses basques, un mec qui disait l'aimer et se défilait à chaque fois qu'il était question de faire une machine ou de garder les gosses pendant une grève scolaire. Sur ce quai-là, les hommes ne se retournaient plus très souvent sur son passage. Et ces regards qu'elle leur reprochait jadis, qui n'étaient bien sûr pas la mesure de sa valeur, ils lui manquaient malgré tout. Tout avait changé en un claquement de doigts.
Ainsi, selon les saisons, on se convertissait au lean management ou on s'attachait à dissocier les fonctions support, avant de les réintégrer, pour privilégier les organisations organiques ou en silos, décloisonner ou refondre, horizontaliser les verticales ou faire du rond avec des carrés, inverser les pyramides ou rehiérarchiser sur les cœurs de métier, déconcentrer, réarticuler, incrémenter, privilégier l'opérationnel ou la création de valeur, calquer le fonctionnement des entités sur la démarche qualité, intensifier le reporting ou instaurer un leadership collégial.
Ce soir-là, il tomba sur Les Lacs du Connemara et revit sa mère dans son tablier à fleurs, occupée à écosser les petits pois un dimanche matin, Sardou à la radio pendant qu'il dessinait un château fort, et le printemps par la fenêtre. Puis le mariage de sa cousine, quand il avait vomi derrière la salle des fêtes, une méchante cravate nouée autour de la tête, colorent la terre, les lacs, les rivières. Son père l'avait ramené à l'aube et, au feu rouge, lui avait dit tu fais le grand 8 on dirait. À vingt ans, le même Tam tatam tatatatatam dans une boîte de nuit située aux abords de Charmes, la fumée des Marlboro et Charlie dans l'éclat brumeux des lumières rose et bleu, avant de retrouver le froid piquant des parkings et le retour mortel des voies rapides. Dix ans plus tard [...]
[...] Dix ans plus tard au bistrot, sept heures du matin et la voix en sourdine du chanteur tandis qu'il prenait un café au comptoir, la fatigue lourde sous les yeux, à se demander où il trouverait le courage pour venir à bout de cette autre journée. Puis à quarante ans pour finir, un soir de réveillon après avoir déposé le petit chez sa mère, la voix qui scande autour des lacs, c'est pour les vivants, et lui tout seul au volant, ne sachant même pas où dîner ni avec qui, en être là au bout du compte, le cheveu plus rare et sa chemise serrée à la taille, surpris de cette sagesse de vieillard qui, à l'improviste, sur cette chanson roulant son héroïsme de prospectus, le cueillait dans une bagnole qui n'était même pas à lui. Christophe pensa à [...]
[...] Christophe pensa à cette fille qu'il avait voulue à tout prix, et qu'il avait quittée. À ce gosse qui était tout et pour lequel il ne trouvait jamais le temps. Le sentiment de gâchis, la lassitude et l'impossible marche arrière. Il fallait vivre pourtant, et espérer malgré le compte à rebours et les premiers cheveux blancs. Des jours meilleurs viendraient. On le lui avait promis.
Voici un roman d'Hadrien Klent (c'est un pseudonyme) qui ne vaut pas littérature mais dont le propos est très intéressant. Et si on ne travaillait que trois heures par jour ? Telle est la proposition d'Emilien Long, fictif Prix Nobel d'économie français. Le débat public s'enflamme et, débordé par le succès de son livre, poussé par ses proches, Emilien se jette à l'eau : il sera le candidat de la paresse à l'élection présidentielle. Il promet "une société où l'oisiveté rend tout le monde actif. Mais actif dans le bon sens du terme. En actes." Entouré d'une improbable équipe, il tente de mener depuis son QG marseillais une campagne post-covid ne ressemblant à aucune autre.
De la rédaction de son essai jusqu'au soir du second tour de l'élection présidentielle, nous suivons le parcours de l'économiste. De l'image d'un Coluche à celle d'un "Léon Blum des temps modernes", son ascension fait réfléchir le lecteur à ses propositions et à leurs mises en œuvre concrètes. Sa principale adversaire, Élisabeth Crayeville, adoubée par le Président sortant, est drôle de cynisme. Candidat de la paresse, autrement dit de l'oisiveté, du repos, du temps libre, de la fin du travail, Emilien Long permet de renverser les valeurs sur lesquelles s'articule la société et propose de prendre le temps de vivre pour une meilleure santé, plus de fraternité, le respect de la nature, etc. En somme, il est contre le productivisme et le capitalisme et prône la décroissance. Des trouvailles comme "les Ateliers du temps libre" et le mouvement "L'heure qui nous est due" (p. 271) sont particulièrement bien vues.
Stylistiquement parlant, c'est plutôt plat et bavard, avec des personnages mal caractérisés. Mais le roman, malgré des longueurs et des redites, est porté par une érudition joyeuse et un regard taquin sur nos choix de vie occidentaux, articulant utopie et réalisme avec énergie et enthousiasme. Cette fraîcheur dans le grand bain bouillonnant des débats politiques fait du bien. On a envie d'y croire. De se projeter individuellement et collectivement vers un horizon meilleur. Une suite est annoncée. On vote pour !
Pourquoi est-ce si compliqué de tenter de rendre concrète une idée si simple ? Pourquoi ralentir le monde et la folie des hommes demande-t-il tant d'efforts ?
[...] pendant la campagne, elle a testé en petit comité toutes ses provocations, et son équipe proposait à chaque fois un équivalent dicible à ce qu'elle souhaitait pouvoir dire : "Marre des privilèges des régimes spéciaux de retraite" devenu "Il faut repenser une solidarité globale entre tous les régimes de retraite", "Le Code du travail étouffe l'économie" devenu "Il faut assouplir certaines rigidités dans le marché de l'emploi", "Les pauvres ils n'avaient qu'à faire de meilleures études" devenu "Un système libéral bien pensé promeut l'égalité des chances dès la maternelle", "Les Français sont des râleurs et des glandeurs indisciplinés" devenu "Je souhaite redonner à la France le goût de l'effort et le respect d'un savoir-vivre ensemble" [...]
La France n'a plus besoin de se débattre dans l'aporie d'une croissance dite verte, d'une solidarité semi-libérale, d'un esprit "start-up" qui ressemble à un "end-down" en réalité.
Tom, ingénieur français, se trouve confronté dans son pays à une situation inquiétante qui sème la peur dans la population. Dans ce contexte inédit, des mesures sont adoptées par le pouvoir, contraignantes et liberticides. Le français, un peu "mouton" est pris dans la tourmente des restrictions gouvernementales. Son ami grec Christos, depuis le berceau démocratique qu'est Athènes, commente et tente de l'alerter : les peurs des gens peuvent être utiles à certains et il convient parfois de se réapproprier sa liberté. Cette suggestion de lecture émanant d'une collègue m'a d'abord séduite tout en me laissant perplexe. Le roman se lit vite et bien. Accessible et documenté à la fois (références à Noam Chomsky, au trilemme de Rodrik, à la Charte de Biderman...) sur les thématiques de la liberté, du pouvoir, de l'autoritarisme, de la sécurité sanitaire. L'idée est géniale (parallèle avec la crise sanitaire de 2020), digne d'une belle dystopie. Le déroulé m'a fait penser à la logique de Matin brun de Franck Pavloff. Pourtant, après coup, de forts relents de complotisme me gène. Dommage.
Tout commença le jour où un célèbre médecin, scientifique de renom et personnalité prisée des médias, déclara, preuves à l'appui, que toute mort avant 120 ans était une mort prématurée. [...] Le pays est en guerre, avait déclaré le Président. En guerre contre la Mort.
Faire la guerre à la Mort ? s'étonna-t-il un jour au téléphone. Cela ne revient-il pas à sacrifier la vie ?
Deux mois plus tard, changement de ton : le gouvernement annonça que les minerves étaient le meilleur moyen connu à ce jour pour se protéger en attendant les voitures autonomes.
— Pourquoi lisez-vous le journal, jeune homme ?
— Euh… pour avoir des nouvelles du monde…
— Non, monsieur. En lisant le journal, vous avez des nouvelles de ce qui est écrit dans le journal…
Ce qui m'intéresse, ce n'est pas la longueur de la vie. C'est sa largeur.
J'ai complété mes lectures du Prix Nobel 2022, Annie Ernaux, avec son récit autobiographique centré sur la figure de son père. Son style neutre, épuré et pudique, met en relief le parcours d'un homme : son ascension social de garçon de ferme à commerçant. Dans La Place, la narratrice retrace l'histoire de sa famille et à travers elle décrit une époque et un mode de vie. Annie Ernaux évoque le langage comme marqueur social, l'argent comme indice d'une ascension sociale, la honte c'est à dire la peut d'être humilié en sortant de son milieu. La Place que l'on occupe dans la société. L'anecdote du train est à ce sujet révélatrice : son père, monté par erreur dans le wagon de Première avec un billet de Seconde, doit s'acquitter d'une amende. Il ressent alors de la honte, non pas parce qu'il s'est trompé, mais parce qu'il a eu la sensation de ne pas avoir été à sa place. Annie Ernaux réussit à rendre hommage à son père en évitant tout lyrisme, tout pathos, et en taisant ses émotions. Elle montre la distance que ses études et son mariage ont installée entre elle et son père au fur et à mesure des années, jusqu'au récit de sa mort (plutôt déstabilisant pour une femme de ma génération). L'écriture du livre est en quelque sorte l'aboutissement du rêve d'un père pour sa fille, qui la conduisait de la maison à l'école sur son vélo, "𝑝𝑎𝑠𝑠𝑒𝑢𝑟 𝑒𝑛𝑡𝑟𝑒 𝑑𝑒𝑢𝑥 𝑟𝑖𝑣𝑒𝑠, 𝑠𝑜𝑢𝑠 𝑙𝑎 𝑝𝑙𝑢𝑖𝑒 𝑒𝑡 𝑙𝑒 𝑠𝑜𝑙𝑒𝑖𝑙".
Peut-être sa plus grande fierté, ou même la justification de son existence : que j'appartienne au monde qui l'avait dédaigné.