Articles avec #je lis tag

Publié le 1 Juin 2021

L'âge des possibles

L'âge des possibles est un roman choral aux voix singulières et sensibles, édité par L'école des loisirs pour des adolescents à partir de 13 ans. Rachel, Saul et Temple sont trois adolescent(e)s qui cheminent vers Chicago. Rachel et Saul sont Amish (issus d'une communauté religieuse chrétienne plutôt austère). L'âge des possible ou Rumspringa, est pour eux ce moment traditionnel dans la vie de leur communauté où il leur est possible de découvrir ce qui se passe ailleurs, dans le monde tel que nous le connaissons, pour le rejeter ensuite en toute connaissance de cause. Temple, elle, doit surmonter sa peur de l'inconnu pour quitter l'épicerie familiale et rejoindre sa sœur à Chicago. Ces trois-là seront amenés à se rencontrer et à côtoyer également Frederik, un gamin des rues qui sera leur guide improvisé. Tous vont être profondément effrayés et attirés tout à la fois par l'effervescence citadine. Ils vont découvrir le métro, le bruit, le béton, l'intolérance mais aussi le goût des glaces et des bonbons, les talons hauts, et le beau. Ils vont s'ouvrir à des questionnements et des perspectives nouvelles. Au final, tous ne se saisiront pas des mêmes couleurs pour peindre leur avenir. C'est touchant et intéressant. Pour autant, j'ai le sentiment d'un rendez-vous manqué. J'avais adoré la fantaisie et la douceur de l'écriture de Marie Chartres découverte il y a peu avec son premier roman Bleu de rose. Je ne l'ai malheureusement pas tout à fait retrouvé en lisant L'âge des possibles. Je n'ai pas pleinement apprécié les différents personnages et ai trouvé le mélange de leurs histoires un peu discordant. Cela m'aura cependant permis d'en apprendre plus sur les Amish, a priori sans caricature. Un roman d'initiation original sur l'altérité et l'émancipation qui ne me laissera malheureusement pas un souvenir impérissable.

 

Rédigé par Nota Bene

Publié dans #Je lis

Partager cet article

Publié le 30 Avril 2021

Renaissances : 6 histoires qui réinventent le monde

Merci à la maison Syros pour le partage de ce roman

 

coédité par la Cité des sciences et de l'industrie

 

 

♡

 

Voici un recueil de nouvelles d'anticipation à découvrir dès 13 ans en parallèle de l'exposition qui sera présentée à la Cité des sciences et de l'industrie à partir du mois de juin. Il s'agit de traiter des évolutions de la sciences et de la technologie et de leur impact sur nos vies en imaginant des futurs proches possibles mais à contre-courant des dystopies habituelles. Six auteurs se sont ainsi prêtés au jeu d'installer leurs personnages dans des univers bouleversés mais porteurs d'espoir, nous permettant de découvrir un nouveau courant émergeant de la littérature de science-fiction : le HopePunk. C'est un courant littéraire qui s'élève contre l'idée d'un avenir tragique et qui défend une vision d'un futur plus juste et porteur d'espoir, de bonté et d'optimisme, en ces temps où la fiction est rattrapée par une réalité anxiogène (cf. article du Monde). Préfacé par Denis Guiot et postfacé par Roland Lehoucq, le recueil rassemble les textes de six grands noms de la science-fiction jeunesse.

 

  • Solange de Paris de Nadia Coste

Violette, étudiante pendant le premier confinement au printemps 2020, découvre la permaculture urbaine, qui permet de faire pousser fruits et légumes chez soi, sur les toits, dans des parkings, etc. Un nouveau Paris, vert et révolutionnaire, s'offre alors à elle et va contribuer à changer sa vie.

 

  • La ferme au chapeau vert de Florence Hinckel

Une crise économique majeure survient brutalement, entraînant notamment des coupures de courant qui mettent en péril la jeune Sofia et son cœur artificiel. Elle accepte alors de suivre son petit ami Gabriel chez ses parents survivalistes. Mais est-ce la solution ?

 

  • La fresque de Christophe Lambert

En 2040, Agnès, 16 ans, vit dans sa communauté et n'aime rien davantage qu'enseigner l'art aux plus jeunes. Alors qu'elle est en conflit avec son père sur cette question des activités artistiques, qu'il juge superflues, une expédition mouvementée va changer la donne.

 

  • Les cueilleurs de vent Yves Grevet

Après un "effondrement", des communautés se sont dressées les unes contres les autres en Bretagne. Une dizaine d'années plus tard, la jeune Yüna décide de contribuer à veiller sur une éolienne offshore. Une rencontre imprévue lui permettra d'aider les ennemis d'hier à se réconcilier.

 

  • La fin du monde de Nathalie Stragier

Gwen, lycéenne fébrile, passe un important examen : elle espère de tout cœur obtenir le permis Internet ! Dans les années 2030, l'addiction des internautes a causé l'effondrement du réseau et depuis, très peu de candidats obtiennent le précieux sésame. Mais pour Gwen, l'échec n'est pas envisageable.

 

  • Meurtre dans la Douceur de Jérôme Leroy

Un effondrement économique, sanitaire et écologique a eu lieu vers 2040. En cette fin de XXIe siècle, une nouvelle société prône la liberté, la franchise et la fraternité. De fait, aucun meurtre n'a été commis depuis environ 40 ans. Et pourtant... une paysanne qui cultivait les terres collectives dans une communauté est retrouvée morte, assassinée. Comment est-ce possible ?

 

 

Ces histoires ont le mérite de nous faire réfléchir, notamment sur une gestion plus raisonnée de nos ressources et sur de nouvelles perspectives de vivre ensemble. Stylistiquement parlant, j'ai plus particulièrement apprécié la nouvelle de Jérôme Leroy.  En terme d'intrigue, j'ai préféré (malgré son titre) La ferme au chapeau vert de Florence Hinckel, à la fois captivant et dérangeant. Il offre une réflexion à la fois sur le repli sur soi et les évolutions du domaine médico-social. Plus ou moins angoissants ou au contraire porteurs d'espoir, tous ces textes illustrent le manifeste de Zanzibar cité en fin d'ouvrage par Roland Lehoucq : la science-fiction représente l'endroit idéal pour "se rencontrer, penser et commencer à désincarcérer le futur".

 

On s'est salué d'un coup de coude avant de s'embrasser. Dans la Douceur, on fait les deux pour se saluer : le coup de coude et le baiser. Le coup de coude pour se souvenir des Epidémies, le baiser pour s'aimer malgré tout.
J'ai commencé à lire alors que se levait "L'Aurore aux doigts de rose" comme dit l'Odyssée. Une odeur iodée planait dans l'air, la marée était basse et on se serait crue à bord du bateau d'Ulysse.

 

Et pour celles et ceux qui seraient intéressés par l'obtention d'un code permettant de bénéficier d'une offre promotionnelle pour l'accès (in situ ou en ligne) de l'exposition Renaissances à la Cité des sciences (valable jusqu'au 31 décembre 2021), ne pas hésiter à me suivre et me contacter sur Instagram !

Rédigé par Nota Bene

Publié dans #Je lis

Partager cet article

Publié le 27 Avril 2021

Home body

Ces derniers temps, le genre poétique se renouvelle et se modernise, notamment grâce à des jeunes femmes engagées présentes sur les réseaux sociaux. Outre la française Cécile Coulon, on peut citer l'afro-américaine Amanda Gorman, la canadienne d'origine indienne Rupi Kaur, ou encore Kae Tempest, britannique, figure du spoken word, qui se définit comme "non-binaire". Elles ont en commun des thèmes tels que l'amour, la rupture, l'amour de soi, la résistance aux injonctions. Touchant un public plus jeune, des éditeurs les mettent en avant ou développent des collections pour accompagner ce phénomène, à l'instar de la récente collection Iconopop chez L'Iconoclaste.

 

La poésie très contemporaine de Rupi Kaur s'est fait connaître sur Instagram. Elle est parfois qualifiée d'Instapoetry. Ses poèmes sont assez reconnaissables et diffèrent peu les uns des autres : ils sont plutôt courts, sans majuscule, sans ponctuation, et sont accompagnés d'une illustration minimaliste au trait fin. Ses thèmes de prédilection, outre ceux cités plus haut, sont la maltraitance, les violences sexuelles, le racisme, les racines familiales et culturelles, la liberté à disposer de son corps, la sororité. Dans son troisième et dernier recueil en date publié en France chez Nil éditions, Home body, ses poèmes sont organisés en quatre parties intitulées : esprit, cœur, repos, éveil. De l'ombre de la dépression et de la culpabilité à la lumière de l'amour, Rupi Kaur nous fait partager son voyage intime à travers le temps et les émotions pour enfin arriver à célébrer l'acceptation de soi. Entre le journal intime et les maximes de sagesse indienne, sa poésie résonne d'espoirs féministes. Sa prose est claire et simple, tout comme ses dessins, loin de l'idée d'une poésie absconse et élitiste. J'ai même trouvé ça presque "trop" simple parfois. Je n'aurais pas rechigné à un soupçon d'exigence supplémentaire. Ceci dit, c'est une poésie où les douleurs et espoirs intimes rejoignent une certaine universalité féminine : une lecture belle de simplicité, de modernité et de combats pacifistes larvés.

 

la dépression est silencieuse
tu ne l’entends jamais venir
et soudain elle est
la voix la plus bruyante dans ta tête

tu as l'air fatiguée, dit-il
je me tourne vers lui et dis
oui je suis épuisée
je combats la misogynie depuis des décennies
comment veux-tu que j'aie l'air autrement

la productivité n'est pas la quantité
de travail que j'accomplis en une journée
mais ma capacité à équilibrer
ce dont j'ai besoin pour rester en bonne santé


- être productive c'est savoir quand se reposer

donne-moi des rides du sourire et des rides tout court
je veux des preuves des histoires drôles que nous avons partagées
graver les lignes dans mon visage comme
les racines d'un arbre qui s'enfoncent plus profondément
à chaque nouvelle année
je veux des taches brunes en souvenir
des plages où nous nous sommes allongés
je veux faire comme si je n'avais
jamais peur de laisser le monde
me prendre par la main
et me montrer de quoi il est fait
je veux quitter cet endroit en sachant
que j'ai fait avec mon corps
autre chose qu'essayer
de lui donner une apparence parfaite

Home body
Pour en voir plus, rendez-vous sur Instagram !

Pour en voir plus, rendez-vous sur Instagram !

Rédigé par Nota Bene

Publié dans #Je lis

Partager cet article

Publié le 7 Avril 2021

Après nous, les animaux

Voici un roman young adult complètement atypique signé Camille Brunel.

Il s'agit d'un récit à mi-chemin entre le roman d'anticipation et la fable écologique.

 

En 2086, dans un monde où l'humanité s'est éteinte suite à une invasion d'insectes, des animaux - anciennement bêtes de cirque espagnol - sont embarqués dans une sorte d'arche de Noé avec un groupe d'humains survivants, dont Aria. Après un long et éprouvant périple au bout duquel Aria décide d'ouvrir les cages avant de rendre son dernier souffle, ils accostent sur la terre mexicaine. Les seuls survivants de l’équipage sont trois taureaux, une vache, un lion, quatre chevaux, deux geais, cinq lycaons, trois pandas roux, deux chimpanzés, deux éléphants, une panthère et un python. Prédateurs ou proies, ces animaux déboussolés s'aventurent en territoire inconnu, menés par les deux chimpanzés et les deux geais, partant plus ou moins consciemment à la recherche d'une protection humaine. Nous allons suivre leur parcours vers le Nord du Mexique (en nous appuyant sur une carte bienvenue en début de roman). Nous allons comme eux découvrir et observer la faune locale : xoloitzcuintles, baleines à bosse, jaguars, etc. Il y a, si ce n'est du suspens, du moins une observation appuyée de l'environnement. Nous constatons également en filigrane ce que l'humanité aura laissé derrière elle. La lecture est lente, à l'instar de leur long périple ponctué de quelques attaques et changements d'habitudes. Ce récit hors norme ne nous épargne pas une réalité animale qui peut être dure, dirigée par l'instinct de survie. Mais il nous offre aussi des scènes suspendues telles que le ballet des baleines à bosse. L'exercice littéraire est original et sert formidablement la cause animale. Je n'ai pas été bouleversée par ce livre mais je salue pour autant sa singularité. Il a réussi à me tenir en haleine avec des "dialogues" réduits au minimum, faisant communiquer subtilement les animaux sans qu'ils ne le fassent oralement. Tout l'enjeu était là : malgré des pensées moins élaborées que celle du lecteur, les idées et le sort des animaux nous interpellent. Intelligence, instinct, conscience, bien-être, servitude... ces notions philosophiques sont bien sûr indirectement interrogées, en particulier au regard du leadership des singes qui se développe au fil du récit. Un ovni littéraire qui mérite attention. Un bémol toutefois : la difficulté d'identifier chacun des animaux, pourtant prénommés. Pour en découvrir un extrait, rendez-vous sur le site de l'éditeur.

 

Les animaux de l'arche gardaient au moins un souvenir du temps trop long de leur domestication : on surestimait souvent le danger représenté par l'inconnu. Le plus souvent les gens - humains ou non - n'étaient qu'une horde de proies, prêtes à décamper au premier feulement. À un jaguar monstrueux près, cela n'avait pour l'instant jamais cessé d'être vrai.

Et c'était assez vrai, au fond : ils avaient déjà tant survécu que mourir devenait improbable. Marguerite avait eu raison, ils étaient arrivés dans un monde où l'on ne mourait que si l'on était tué.

Rédigé par Nota Bene

Publié dans #Je lis

Partager cet article

Publié le 26 Mars 2021

D'après mon adolescence

Merci aux éditions Albin Michel jeunesse

 

pour le partage du dernier né de Caroline Solé

 

♡

 

De Caroline Solé, découverte avec La Pyramide des besoins humains, j'ai adoré les personnages d'Akita puis de Thao mais ai aussi été très déçue par La fille et le fusil. Avec D'après mon adolescence, elle bondit à nouveau dans la liste des auteurs jeunesse à suivre. Elle offre ici à ses lecteurs un récit bien écrit et surtout totalement novateur. Ce récit est un dialogue entre l'autrice - 42 ans - et son moi adolescent, entre ses 13 et 18 ans. En s'appuyant sur des écrits de cette époque, extraits de journal intime, dessins, lettres, Caroline Solé explicite son processus d'écriture. Il en résulte un mélange original d'autobiographie, d'essai et de fiction. Elle nous parle d'une crise aiguë d'adolescence : à la fois si banale et si particulièrement transgressive. Dès les premières lignes est scellé un pacte : répondre aux questions que la jeune Caroline se posait. Comment s'y prendre avec les garçons ? La première fois, est-ce que ça fait mal ? Comment sait-on que l'on est amoureuse ? La première fois, ça sera quand ? Durant ses années collège, Caroline fantasme sur des garçons inaccessibles et rêve d'une première fois flamboyante. Puis, un mal-être se développe en elle, au point de se mutiler, de faire une fugue et de s'échapper en Angleterre, où elle vivra un temps dans la rue, en marge. Avec de la délicatesse mais aussi une franchise crue, Caroline Solé tente de répondre aux questions qui tourmentaient son moi adolescent : le désir, le plaisir, la mort, etc. C'est quelque peu déconcertant, voire effrayant, notamment lorsqu'elle raconte ses mois de vie marginale en Angleterre, mais aussi touchant d'intimité dévoilée et de bienveillance. Le texte se lit facilement, dans une langue accessible et moderne, au fil de pages aérées et illustrées de traces écrites de sa jeunesse. Les adolescents d'aujourd'hui se retrouveront forcément dans ses interrogations. Par ailleurs, ils ne seront pas déçus : l'auteur tient sa promesse et raconte ses premières fois (celle où elle a eu un rapport sexuel et celle où elle a véritablement fait l'amour). C'est un livre court mais riche, qui éclaire les précédents romans de l'auteur et donne aussi envie de revenir sur son propre cheminement de jeune femme.

 

Tu es vierge et tu te projettes dans un corps de femme en souffrance.
Tu n'as que quinze ans et tes mots résonnent comme de lointains carillons, dans un pays étranger. Je les avais oubliés. Il n'y a pas si longtemps, tu jouais à la potion magique : il fallait touiller tout ce que tu trouvais dans le jardin - de la terre, des feuilles, des cailloux - pour concevoir un breuvage qui te transformerais en princesse. Tu y croyais vraiment. Comme tu crois désormais abriter en toi cette Clara écorchée.
Le temps nous glisse entre les mains, laissant tout juste quelques tâches d'encre sur les doigts ; des carnets secrets pour se rappeler.

À ce stade de l'histoire, j'aimerais basculer dans la fiction. J'imaginerais un personnage d'adolescente à qui il arriverait des choses incroyables. Par exemple, une fille de la campagne, rêvant des lumières de la ville, pourrait brandir un fusil sur un homme célèbre, comme le fait l'héroïne de mon troisième roman. J'habiterais dans son corps, dans sa vie, pendant quelques mois. Je me fondrais en elle pour me sonder.
Mais c'est un carnet intime, ici.
Tout est véritablement arrivé. C'est ma vie que je raconte, donc je dois respecter les faits pour te retrouver et comprendre ton itinéraire. Même si, en réalité, tout est frauduleusement vrai. Une arnaque des plus sincères : à partir du moment où je me raconte, ma vie se réécrit. Et devient donc fiction.

Quinze ans, c'est un enfant de cinq ans ; fois trois.
Quelqu'un pleure constamment en toi.

Rédigé par Nota Bene

Publié dans #Je lis

Partager cet article

Publié le 23 Mars 2021

Le dernier enfant

♡

 

Un matin semblable à de nombreux autres, une maman, première levée, dispose la table du petit-déjeuner. Elle veille à ce que rien ne manque. Se tient prête à emplir la maison de la bonne odeur de pain grillé. Ajoute la confiture de fraises. Elle lorgne ensuite du côté du jardin en se félicitant de sa bonne tenue. Elle note toutefois qu'il faudra mettre de l'ordre dans le bac de géraniums. La journée d'Anne-Marie semble bien commencer. Pourtant, cette journée n'est pas ordinaire. Et son fils aux cheveux embroussaillés et au traits encore ensommeillés qui arrive soudain dans la cuisine lui apparaît beau comme aux premiers jours. Immanquablement, alors qu'elle s’applique à ne pas y penser, elle est renvoyée "𝒂̀ 𝒕𝒐𝒖𝒔 𝒍𝒆𝒔 𝒎𝒂𝒕𝒊𝒏𝒔 𝒒𝒖𝒊 𝒐𝒏𝒕 𝒑𝒓𝒆́𝒄𝒆́𝒅𝒆́, 𝒄𝒆𝒖𝒙 𝒅𝒆𝒔 𝒃𝒂𝒍𝒃𝒖𝒕𝒊𝒆𝒎𝒆𝒏𝒕𝒔 𝒆𝒕 𝒄𝒆𝒖𝒙 𝒅𝒆 𝒍'𝒂𝒇𝒇𝒊𝒓𝒎𝒂𝒕𝒊𝒐𝒏, 𝒍𝒆𝒔 𝒎𝒂𝒕𝒊𝒏𝒔 𝒅'𝒆́𝒄𝒐𝒍𝒆 𝒆𝒕 𝒍𝒆𝒔 𝒎𝒂𝒕𝒊𝒏𝒔 𝒅𝒆 𝒈𝒓𝒂𝒔𝒔𝒆 𝒎𝒂𝒕𝒊𝒏𝒆́𝒆, 𝒍𝒆𝒔 𝒎𝒂𝒕𝒊𝒏𝒔 𝒅'𝒉𝒊𝒗𝒆𝒓 𝒅𝒂𝒏𝒔 𝒍𝒂 𝒍𝒖𝒎𝒊𝒆̀𝒓𝒆 𝒃𝒍𝒆𝒖𝒆 𝒆́𝒍𝒆𝒄𝒕𝒓𝒊𝒒𝒖𝒆 𝒆𝒕 𝒍𝒆𝒔 𝒎𝒂𝒕𝒊𝒏𝒔 𝒆𝒏 𝒗𝒂𝒄𝒂𝒏𝒄𝒆𝒔, 𝒍𝒆𝒔 𝒑𝒂𝒄𝒊𝒇𝒊𝒒𝒖𝒆𝒔 𝒆𝒕 𝒄𝒆𝒖𝒙 𝒅𝒖 𝒎𝒂𝒖𝒗𝒂𝒊𝒔 𝒑𝒊𝒆𝒅 [...]" et à ce qu'aujourd'hui veut dire. Aujourd'hui est un dimanche de déménagement. Théo, le dernier des trois enfants d'Anne-Marie et Patrick, quitte la maison pour s'installer non loin de là dans son studio d'étudiant. Il leur échappe. Du trajet en Kangoo (celle du magasin dans lequel travaille Patrick), au soir qui tombe sur le couple parental, chaque étape de cette journée à la fois si banale et si particulière est racontée : le déballage des cartons, le déjeuner dans un restaurant du quartier, le trajet du retour sans Théo, les échanges avec des proches (Julien, le fils aîné, et Françoise, la voisine et amie). Ces quelques pages à l'écriture sobre, calquée sur le flot de pensées d'Anne-Marie, se tournent bien vite et dépeignent avec simplicité et sensibilité une journée qui marque une nouvelle étape de la vie des personnages. Philippe Besson, que je découvre à l'occasion de cette lecture, nous raconte le syndrome du nid vide : la perte de repères d'une mère dont le fils quitte la maison. Cette étape s'apparente pour elle à un vacillement, un chagrin inavouable, presque un deuil. Mais le récit est aussi très lumineux et doux ; une sorte d'hommage à l'élégance, au courage et à l'amour des mères. Au-delà des réflexions sur la maternité, et plus particulièrement le lien mère-fils, l'auteur traite aussi de ce que sont la famille et le couple à l'origine de cette famille. Ce couple souvent mis plus ou moins au second plan pendant des années et qui doit apprendre à redevenir un couple de premier plan une fois les enfants émancipés. Ainsi, Philippe Besson nous offre un récit très vraisemblable (malgré un dénouement un peu surprenant) et poignant, qui fait écho à la fierté mêlée d'inquiétude présente pour la vie dans chaque cœur de maman.

 

♡

 

Au téléphone, Julien comprend qu'il est de son devoir de rassurer sa mère. Ce faisant, il apprend une leçon nouvelle : les fils parfois rassurent les mères, le rapport un jour s'inverse et c'est maintenant, c'est maintenant que ça se passe, elle a toujours pris soin de lui elle prend encore soin de lui alors qu'il a vingt-sept ans et voilà que, dans un inattendu retournement, il doit prendre soin d'elle, se montrer attentif, attentionné, prononcer des mots réconfortants : "T'inquiète, il s'en sortira très bien. Il est dégourdi, Théo."

"Maman, faut couper le cordon, tu sais"
Ah non, pas ça, pensa-t-elle. Pas cette expression toute faite qu'on lui serine. Chaque fois, elle a envie de répliquer : un, il a été coupé le cordon, deux, pas par moi et on s'étonne après. Pourtant, elle ne balance jamais cette réplique. Les gens lui objecteraient qu'elle n'a rien compris, qu'il s'agirait d'une métaphore. Comme si elle ignorait ce que c'était une métaphore ! Et sa réponse à elle, elle ne serait pas métaphorique par hasard ? Elle dit : " oui, oui, je sais".

D'abord, est-ce qu'ils savent encore ce que c'est : être un couple ? On s'oublie, on s'efface, on se dilue, quand on est parents. On se consacre entièrement à ses enfants, on agit en fonction d'eux, on prévoit les déplacements, les week-ends, les congés en fonction d'eux, que reste-t-il pour le couple, pour les tourtereaux qui se sont trouvés un jour et se sont promis d'être toujours là l'un pour l'autre ? Pas grand-chose, honnêtement. Presque rien. Des interstices.

Combien de fois ont-ils clamé que les enfants c'est bien sympathique, on les adore mais quand même ça prend toute la place alors vivement qu'ils s'en aillent pour qu'on puisse souffler et profiter ? Combien de fois ont-ils laissé entendre qu'ils avaient hâte de cesser d'être des parents pour redevenir des époux, parce que bon, hein on a le droit de penser à nous aussi, pas vrai ? Sauf que voilà, c'est maintenant, c'est tout de suite et elle n'est pas certaine de se rappeler comment on fait.

Il y a ça, d'un coup, dans un été qui s'en va, dans une rue déserte, sur un trottoir balayé par le vent, une mère et son fils, arrimés l'un à l'autre.

Pourtant, il pourrait d'ores et déjà rentrer chez lui, parcourir les trois cents mètres qui le séparent de son nouveau domicile, ce serait une façon de ne pas conférer de solennité à ce qui advient, mais cela témoignerait d'une indifférence méchante à l'égard de la peine immanquable de sa mère. Et méchant, il ne peut pas l'être : celle qui s'éloigne est tout de même son premier amour. D'ailleurs, lui aussi, il est ému, et ça le décontenance, ça le déséquilibre un peu, il ne va pas le nier. Ce n'est pas rien, ce qui se passe, c'est un basculement vertigineux ; il entre dans la grande photo du monde.

Une famille, ça se transforme, ça continue, et cependant, ça reste cette chose qui tient chaud, qui rassure.

 

♡

 

Rédigé par Nota Bene

Publié dans #Je lis

Partager cet article