Après une fin d'année 2020 sur pause, j’espérais voir revenir l'envie de lire. Mes envies listées début janvier se révèlent bien assouvies un mois plus tard. Voyez plutôt ci-dessous. Par ailleurs, d'autres sont déjà dans un coin de ma tête pour le mois de mars : Florida d'Olivier Bourdeaut, Le dernier enfant de Philippe Besson, Home body de Rupi Kaur, Après nous, les animaux de Camille Brunel, Les cigognes sont immortelles d'Alain Mabanckou, et peut-être aussi des BD comme Simone Veil : L'immortelle, Les crocodiles, etc.
Alors, de quoi ça parle ? D'un film catastrophe qui s'ancre dans la réalité de Victor, compagnon de Madeleine et père de leurs deux enfants. Comme il le dit lui-même : "Le sujet c'est que le monde est parti en sucette". Il était chez lui, "à traîner sans bouger" quand "tout a commencer à finir". Une tempête s'est levée et une "putain de poisse dégueulasse a commencé sa dégoulinade du ciel. [...] Dehors les arbres se déracinaient, le monde s'écroulait, la moitié de la cuisine était déjà éventrée par les bourrasques et inondée de merde grise et glacée". Le Déluge. Victor-Noé prend alors sous son bras, chien, lapin et kit de survie et plonge dans la cave juste avant que l'escalier ne se remplisse de combles. "C'est la fin du monde ! Dehors c'est assourdissant. La planète se fait déchirer en deux, mâchouiller par la mort." S'ensuit alors un temps indéfiniment long où, entre quatre murs, Victor va devoir survivre et, aidé - ou pas - par l'alcool, quelque peu philosopher.
J'ai aimé l'humour burlesque omniprésent, ponctué de références plus ou moins pop (NTM, Victor Hugo, Mike Horn, Charles Bukowski, Games of Thrones, etc), les quelques réflexions plus sincères et poétiques, l'idée même de l'intrigue. J'ai moins aimé la verve souvent vulgaire du personnage, l'équilibre qu'on sent difficile à tenir pour l'auteur de ménager son effet sur une longue distance comme celle du roman. En cela, le format de la nouvelle aurait peut-être été plus approprié. Ce que j'en retiens : un plaisant moment à sourire des bons mots du personnage et à s'imaginer comme lui coincé entre quelques litres d'alcool et une hypothétique fin du monde. Juste des bémols au niveau du ton et du suspens moyennement bien entretenu. Ben oui, on le devine, que la fin du monde après un magistral mais non moins simple grain, c'est juste dans sa tête...
À lire pour rire de nos angoisses parfois démesurées et relativiser !
C'est une de ses magnifiques journées de janvier ou de février. Lorsque le froid et la lumière vont si bien ensemble, que le bleu immaculé du ciel paraît figé par la glace, que tout semble à sa bonne place, au repos.
Si le monde n'existe plus, le temps n'existe plus. Je ne sais pas combien d'heures, de jours ou de semaines. Combien d'années, combien de siècles, combien d'instants. Je ne sais pas et je m'en fiche. Ma conscience se transforme en caillou et le temps disparaît. Cono et moi, nous nous fossilisons. Nous devenons immortels, intemporels, comme une trace de pas sur la lune. Là-haut les galaxies passent l'aspirateur pour nettoyer les dernières poussières d'étoiles de notre règne.
[Dans le monde d'après] On garde le vent dans les arbres, les frites et les asperges sauvages. Les cerises et le rhum vieux. On garde les débardeurs qui dénudent les épaules bronzées des filles, les pétards dans le champ de blé pendant la nuit des étoiles filantes, le frisson des gouttes de pluie dans le cou, la mode des mini-shorts en jean. On garde les chaînes de cinéma classique, le fromage et les boîtes à livres gratos. On élit Calvin et Hobbes président intérimaires avec Jean-Pierre Marielle en consultant. Et puis la meuf de Games of Thrones là avec les cheveux blancs. Y a moyen de se goupiller un truc réglo.
L'amour, on devrait se faire pousser une femme à l'intérieur, comme les escargots, ça permettrait d'écouter l'autre autant qu'on s'écoute, d'y porter attention autant qu'on se branle l'ego.
Voici, après Peau d'Homme, une deuxième lecture de bande dessinée à mon actif en ce début d'année. Cette dernière est l’œuvre de Stéphane Fert et Wilfrid Lupano, dont j'avais déjà lu et adoré Un océan d'amour. Ici, en plus de la magnifique couverture, le sujet m'a tout de suite intéressée : il y est question de la place des personnes de couleur dans la société américaine, et en particulier des femmes noires dans la première moitié du XIXe siècle.
En 1832, dans une petite ville du Connecticut, l'institutrice Prudence Crandall s'occupe d'une école pour filles. Un jour, elle accueille dans sa classe une jeune noire, Sarah. La population blanche locale juge immédiatement cette "exception" comme une menace. Les habitants menacent de retirer leurs filles de l'école si la jeune Sarah reste admise. L'institutrice les prend au mot et l'école devient la première école pour jeunes filles noires des États-Unis, trente ans avant l'abolition de l'esclavage !
La douceur du trait et des couleurs de Stéphane Fert sert à merveille le scénario librement inspiré de faits réels de Wilfrid Lupano. Les dessins sont sublimes, les tons tantôt chauds ou tirant plutôt sur le violet toujours délicats. Seul bémol, quelques coupures temporelles mal prises en charge. Des planches entières sont muettes à plusieurs reprises, ce qui renforce la trame narrative. Les personnages, incarnés, sont au service des valeurs de solidarité, sororité, instruction et tolérance prônées au travers de cet album. À lire sans hésiter.
Voici une bande dessinée primée au dernier Festival d’Angoulême. Elle a reçu le Fauve des lycéens. Ce qui, l'ayant commandé pour le lycée quelques semaines auparavant, a confirmé le professionnalisme dont je fais preuve. Je blague... J'ai surtout été bien conseillée par quelques collègues, lecteurs avisés de BD. L'objet ne passe en tout cas pas inaperçu : le livre est très beau. Il s'agit d'un grand format à la couverture noire et aux reflets bleus métallisés. Son titre et son illustration de couverture ne laissent pas indifférent. À l'intérieur, beaucoup de dialogues savamment découpés et mis en scène dans des décors inspirés du théâtre. Les dessins à la ligne claire allègent joliment le propos. J'ai aimé tout en étant un peu bousculée. En effet, sous couvert d'une intrigue se déroulant dans l'Italie de la Renaissance, sont abordés des sujets modernes interrogeant les contours de la morale contemporaine.
Bianca, demoiselle de bonne famille, est en âge de se marier. Ses parents lui trouvent un fiancé à leur goût : Giovanni, un jeune et riche marchand. Bianca ne peut cacher sa contrariété de devoir épouser un homme dont elle ignore tout. Mais c’était sans connaître le secret détenu et légué par les femmes de sa famille depuis des générations : une "peau d’homme". En la revêtant, Bianca devient Lorenzo et bénéficie de tous les attributs d’un beau jeune homme. Elle peut désormais côtoyer incognito les hommes et apprendre à connaître son fiancé "au naturel". Mais dans sa peau d’homme, Bianca s'affranchit des limites imposées aux femmes et découvre l'amour et la sexualité.
À travers cette fable subversive, à la fois drôle et cruelle, les auteurs mettent en scène un véritable fantasme et questionnent notre rapport à la sexualité et aux injonctions morales et religieuses. Il y est question d'homosexualité et plus largement des relations de couple, du mariage, de la condition féminine, des carcans - notamment genrés - de la société et de la recherche du bonheur. En cela, Peau d’homme invite à une certaine libération des mœurs, et c'est justement peut-être ce dernier point qui m'interroge. Hubert, le scénariste de cette bande dessinée, a mis fin à ses jours en février 2020. Il laisse derrière lui une magnifique BD, maintes fois primée, et un appel à la curiosité et à la tolérance.
Renarde phosphorescente déguisée en rêve
Montagne russe et rusée
Ton corps est un parc à t'aime
J'ai pris le fast-pass éternel
A l'exact seconde de notre premier coeur-ambolage.
Voici un des trois premiers recueils de poèmes paru dans la nouvelle collection Iconopop des éditions de L'Iconoclaste, dirigée par Cécile Coulon (poétesse et romancière) et Alexandre Bord (libraire). Avec pour vocation de proposer des textes "brefs, intimes et percutants" et de sortir la poésie française de la confidentialité, ces recueils fraîchement contemporains proposent des poèmes à lire, dire et écouter. Dans Le dérèglement de la métrique amoureuse Mathias Malzieu parle de son amour et de son désir pour sa nouvelle compagne et "𝓅𝓁𝓊𝓈-𝓆𝓊𝑒-𝓂𝓊𝓈𝑒" Daria Nelson, artiste plasticienne, qui répond à ses poèmes par des collages. On y retrouve la magie et les références de l'écriture de Mathias Malzieu, qui s'emploie à chasser le banal de son quotidien. Ainsi, il fait se rencontrer les fantômes de Boris Vian, Serge Gainsbourg et Alain Bashung tout en nous parlant de courses, de vaisselle et de confinement. J'ai apprécié retrouver la douce fantaisie de Mathias Malzieu. En revanche, j'ai déploré quelques images grivoises superflues. Ajoutées à sa tendance à l'autocentrisme, c'est venu ternir mon sentiment vis-à-vis de l'œuvre. Pour autant, le mélange de collages, échanges de sms, textes en vers et en prose est exaltant et nous fait passer un bon moment à rêver et à imaginer des techniques pour draguer une "𝒻𝑒́𝑒 𝑒́𝓁𝑒𝒸𝓉𝓇𝒾𝒸𝒾𝓉𝑒́", s'y confiner et transformer son "𝑔𝓇𝒾𝓈 𝑒𝓃 𝑒́𝒸𝓁𝒶𝓉 𝒹𝑒 𝒷𝓁𝑒𝓊". Avec Le dérèglement de la métrique amoureuse Mathias Malzieu offre à Daria Nelson une sérénade et à leurs lecteurs l'histoire d'un coup de foudre "𝓆𝓊𝒶𝓃𝒹 𝓉𝑜𝓊𝓉 𝑒𝓈𝓉 𝓈𝓊𝓇𝓅𝓇𝒾𝓈𝑒 𝑒𝓉 𝓂𝑒́𝓉𝒶𝓂𝑜𝓇𝓅𝒽𝑜𝓈𝑒 [𝑒𝓉 𝓆𝓊𝑒] 𝓁𝑒 𝒸𝑜𝓇𝓅𝓈 𝓇𝑒𝒹𝑒𝓋𝒾𝑒𝓃𝓉 𝓊𝓃 𝓅𝒶𝓇𝒸 𝒹'𝒶𝓉𝓉𝓇𝒶𝒸𝓉𝒾𝑜𝓃𝓈".