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Publié le 12 Avril 2022

Et à la fin, ils meurent : la sale vérité sur les contes de fées

Coup de cœur pour cette bande dessinée didactique hilarante sur la thématique des contes. Premier point : l'objet. Le livre est de magnifique facture, avec une épaisse couverture cartonnée d'un vert foncé, des dorures - notamment sur les tranches - des pages de garde travaillées, du papier épais et un marque-page en tissu qui participe de l'effet "vrai faux livre ancien et précieux". Les illustrations au graphisme plutôt rond se présentent en bichromie de violet ensorcelant et d'orange enthousiaste. Le tout est pensé et soigné de A à Z (et m'a fait penser au roman D'or et d'oreillers de Flore Vesco).

 

Alternant analyses et récits, Lou Lubie nous propose une lecture fluide, au propos moderne et énergique. Elle revient sur l'origine des contes en expliquant notamment que les contes - de tradition orale - ont finalement été fixés par écrit par des auteurs qui, s'adressant à un lectorat particulier, à une époque particulière, ont fait des choix narratifs. Elle liste les principaux auteurs qui ont transposé les contes sur papier :

  • Basile au XVIIe s. en Italie (écrit pour les adultes de la cour / avec un langage sophistiqué / des récits burlesques et irrévérencieux)
  • Perrault au XVIIe s. en France (écrit pour les enfants / donc avec une morale / avec une écriture raffinée / avec des héros plutôt passifs et vertueux)
  • Les frères Grimm au XIXe s. en Allemagne (écrivent pour affirmer l'identité allemande / avec moins de détails et plus d'actions / des héros plus débrouillards / des récits plus cruels)
  • Disney au XXe s. aux USA (moins sanglant / plus ludique / plus romantique / plus sexiste)

 

Elle n'oublie pas de citer également des noms moins connus (et féminins !) tels que Marie-Catherine d'Aulnoy (qui a inventé le terme de "conte de fées"), Gabrielle-Suzanne de Villeneuve, Marie-Jeanne Leprince de Beaumont ou encore Bozena Nemcova. Elle nomme également Andersen qui a lui inventé ses propres contes (au XIXe s.) : La Petite Sirène, La Princesse au petit pois, Poucelina, Le Vilain Petit Canard, etc.

 

Lou Lubie revient sur la définition du conte et ses analyses narratives (schéma narratif, schéma actanciel, classification ATU) et psychanalytiques. Elle énumère les principaux conflits inconscients que peuvent aider à surmonter les contes selon Bruno Bettelheim :

  • La rivalité fraternelle (comme dans Cendrillon)
  • L'angoisse de la séparation (comme dans Hansel et Gretel)
  • Les conflits avec un parent (via la figure de la belle-mère notamment)
  • Les complexes œdipiens (comme dans Blanche-Neige ou Le Petit Chaperon rouge)

 

Enfin, elle en vient à aborder l'éthique des contes : sont-ils sexistes ? Racistes ? Modelés selon des valeurs religieuses ? J'ai particulièrement apprécié la présentation et le décryptage des différentes versions plus ou moins misogynes de La Belle endormie / La Belle au bois dormant :

  • Version Basile : pour adultes seulement /!\
  • Version Perrault : étonnamment ok, pas de baiser du prince
  • Version Grimm (reprise par Disney) : pas ok, baiser non consenti !

 

J'ai adoré découvrir ou redécouvrir les récits originels et non déformés par l'esprit Disney (même si j'adore ce dernier, entendons-nous bien) comme La Petite Sirène (qui se suicide), Barbe bleue (bien gore), Le Prince enchanté (antisexiste) ou Raiponce (qu'on aurait aussi pu connaître sous le nom de Fleur-de-Persil ou Persillette !). Avec le trait simple et expressif de Lou Lubie, les classiques retrouvent leur férocité : adultères, mutilations, meurtres, etc. C'est parfois sombre, croustillant, enchanteur, souvent surprenant. Avec son humour moderne qui sauve les scènes les plus déstabilisantes, Lou Lubie nous offre une exploration culturelle et littéraire passionnante !

 

Les sœurs, c'est comme les vies dans un jeu vidéo : tant qu'on en a, on peut revivre les mêmes épreuves... jusqu'à ce qu'on trouve le truc.

Je ne vois pas pourquoi une jeune fille ne pourrait pas massacrer des ogres pour sauver son plan cul !

En revanche, aucun conte traditionnel ne finit par : "... et ils vécurent heureux et eurent beaucoup d'enfants". Certes, les héros vivent à jamais dans un bonheur absolu - qui n'est pas une fin au premier degré, mais une métaphore de l'accomplissement. [...] Mais pas question de faire des enfants ! Selon Bettelheim, l'enfant œdipien veut être réuni avec le parent de sexe opposé ; il ne veut pas avoir d'enfants avec lui ! Si quelqu'un a eu un enfant au cours du récit, le rejeton est escamoté de la fin comme un souvenir gênant. Quant aux méchants, ils finissent punis, si possible dans d'atroces souffrances ! Cette violence ne choque pas les enfants : ils savent que ce n'est pas réel. Ils la vivent comme un exutoire symbolique.

Et à la fin, ils meurent : la sale vérité sur les contes de fées
Et à la fin, ils meurent : la sale vérité sur les contes de fées
Et à la fin, ils meurent : la sale vérité sur les contes de fées

Publié le 9 Octobre 2020

Le livre

Il ne pouvait pas en être autrement. L'anniversaire de mon grand approchant, j'avais une excuse toute trouvée pour craquer sur le dernier né de la collection Mes p'tits docs de chez Milan. Et quel dernier né ! Le centième titre de la collection était l'occasion pour les éditions Milan de mettre à l'honneur la chaîne du livre et l'occasion pour moi d'évoquer avec mes enfants mon domaine d'activité. Je me suis donc procuré ce bel objet au titre doré.

 

Cette collection conçue par Stéphanie Ledu propose depuis 15 ans des documentaires narratifs destinés aux enfants de 4 à 7 ans environ. Les textes et illustrations sont instructifs, le papier indéchirable et les thématiques abordées très variées. J'ai déjà chroniqué sur le blog deux titres de cette collection (Le bébé et Le chocolat), sans parler des titres empruntés à la médiathèque, comme La police ou encore Le bricolage. Nous avons également à la maison plusieurs "Mes docs à coller" qui reprennent la trame du documentaire initial dans un format différent et avec des autocollants à coller au fil des pages pour rendre l'enfant acteur de ses découvertes (sur la plage, la piscine, les dinosaures, les pompiers, etc.).

 

Mais venons-en au titre qui nous intéresse. Dans un premier temps, le sujet du livre est abordé sous un angle historique. On remonte aux origines du livre avec l'apparition de l'écriture et de ses premiers supports. On évoque ensuite l'invention et l'évolution de l'imprimerie et ses conséquences sur la diffusion culturelle. Dans un second temps sont présentées les étapes de la création du livre jusqu'à son arrivée entre les mains du lecteur : autrement dit, ce qu'on appelle la chaîne du livre. Tout est très bien expliqué, sans fausse note. On peut d'ailleurs retrouver un poster à télécharger sur le site web créé à l'occasion de la sortie de ce livre pour s'en donner une idée. J'ai apprécié la distinction faite entre fiction et documentaire. Pour pinailler un peu, j'aime à penser qu'on aurait pu mentionner également les BCD et CDI des établissements scolaires, mais on va considérer qu'ils sont englobés sous l'entité "bibliothèque". Ce livre sur le livre est intéressant et regorge de vocabulaire (du volumen au bibliobus en passant par l'illustratrice). Je suis contente de l'ajouter aux albums de la bibliothèque de mes enfants.

 

Sur cette image est représentée une chose très étonnante. Elle n'a pas de bouche, mais te chuchote des histoires. Elle t'accompagne partout et te fait voyager même si tu restes immobile. Elle ne tombe jamais en panne...

Le livre
Pour en voir plus, rendez-vous sur Instagram !

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Publié le 5 Mai 2020

Dehors, la tempête

Dehors, la tempête : un titre qui sonne plutôt bien en cette période de confinement, n'est-ce pas ? Repéré et acheté dans la foulée le mois dernier, ce livre égrainant les réflexions littéraires personnelles de Clémentine Mélois m'a séduite. J'ai découvert une fraîcheur et une sensibilité teintée d'humour et d'autodérision. Entre souvenirs d'enfance, anecdotes, listes et réflexions, Clémentine Mélois partage son rapport personnel à la lecture, rejoignant forcément l'expérience universelle. Elle évoque avec tendresse et humour ses romans et auteurs fétiches : Moby Dick, Le Seigneur des anneaux, Jean Giono, George Pérec... Elle nous parle, en vrac, de son attrait pour l'océan, des sandwiches de la Brasserie Dauphine, de sa bibliothèque, des livres empilés sur sa table de nuit, du nombre de verres consommés par Maigret dans Maigret et les gangsters, des phrases écrites aujourd'hui que Jules Verne n'aurait pas compris, de la façon dont elle respire les pages des livres... Un livre divertissant dont se délecter en ces temps confinés.

 

Tout me ramène à l'océan, alors même que j'y nage si peu, que j'ai le mal de mer et le vertige des étendues sans fin. Je n'aimerais pas être marin mais je ne connais pas de plus grand plaisir que celui de lire des histoires d'aventures maritimes, à l'abri et au sec sur la terre ferme, tandis qu'au-dehors la tempête - c'est-à-dire l'infini - fait rage inutilement.

 

 

Véritable Madeleine de Proust sonore pour moi : la météo marine sur France Inter le dimanche soir !

Véritable Madeleine de Proust sonore pour moi : la météo marine sur France Inter le dimanche soir !

 

 

Publié le 8 Janvier 2020

 

Après la liste des 100 meilleurs romans selon Le Monde, le journal publiait il y a une dizaine de jours la liste des 101 romans préférés de ses lecteurs. 26 000 lecteurs ont ainsi dû choisir 5 livres, pas plus, parmi 70 000 titres proposés (écrits ou traduits en français). Le journal a retenu les 101 premiers de cette liste, laquelle contient quelques surprises. Car l’appel aux lecteurs suppose la liberté des critères : beaux, émouvants, dérangeants, puissants ? Comme l'analyse l’essayiste et écrivaine Tiphaine Samoyault, la liste a une valeur moins historique que mémorielle : "Elle [...] met en jeu une temporalité distincte, reposant sur le sentiment, les souvenirs d’enfance, la culture scolaire, l’autorité des classiques. Ainsi, elle met en scène la mémoire rassurante des "chefs-d’œuvre" et la mémoire émotionnelle des lectures de jeunesse. Harry Potter (la série complète) de J. K. Rowling arrive ainsi en tête ! Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline et À la recherche du temps perdu de Marcel Proust arrivent en deuxième et troisième places. Gustave Flaubert et Émile Zola y côtoient J. R. R. Tolkien, Elena Ferrante et Gaël Faye (son roman Petit pays se place en 65e position). C'est l'occasion de laisser la parole à des personnalités pour défendre les librairies indépendantes. Marie-Rose Guarniéri (libraire parisienne), Anne-Marie Garat (écrivaine), William Marx (agrégé de lettres classiques et essayiste) et Christian Thorel (ancien libraire toulousain) font ainsi l'éloge de la beauté funambulesque du réseau des librairies indépendantes françaises.

 

L’annonce peut créer la surprise. Harry Potter, super-héros du classement des lecteurs du Monde ? On aurait tort d’y voir le fruit d’un quelconque sortilège ou la conséquence de choix hasardeux. Voici en effet une œuvre ayant scellé l’alliance de la culture populaire et de la culture savante, du conte de fées et du récit politique, du roman d’apprentissage et de la fantasy la plus débridée. Autant de traits fonciers qui ont promu les aventures du jeune sorcier au rang d’œuvre transgénérationnelle, se prêtant à de multiples interprétations.

 

...o°O°o...

 

Publié le 19 Décembre 2019

 

 

 

Je te présente [...] le monde d'où tu viens, je t'inscris dans la suite des générations. Je te présente ceux qui t'ont précédé, mais aussi d'autres univers pour que tu ne sois pas trop inféodé à tes ancêtres. Je te donne des chansons et des récits pour que tu les redises pour traverser la nuit, te passer peu à peu de moi, puis élaborer les multiples séparations qu'il te faudra vivre. Je te livres des bribes de connaissances et des fictions pour que tu à même d'affronter, autant que faire se peut, les mystères de la vie et de la mort, de la différence des sexes, de l'amour, la peur de l'abandon ou de l'inconnu, la rivalité. Tu pourras écrire ton histoire entre les lignes lues.

Parce que les livres donnent forme à des désirs ou des craintes qu'ils pensaient être seuls à connaître et qu'ils leur permettent de substituer au chaos un peu d'ordre, de continuité, de beauté.

 

Sciences humaines, numéro spécial "Le pouvoir des livres" (n° 321) de janvier 2020

 

Publié le 6 Novembre 2019

Les livres prennent soin de nous : pour une bibliothérapie créative

Les livres prennent soin de nous. Nous prenons soin de nous par les livres. Quel amoureux des livres pourrait en douter ? Pour autant, le loisir culturel qu'est la lecture n'est pas forcément associé au domaine du soin. On pense plutôt à ses aspects instructif ou divertissant. Or, dans cet essai divisé en courts chapitres, Régine Detambel (romancière, kinésithérapeute de formation) prend appuie sur des citations d'écrivains et de théoriciens et sur des anecdotes personnelles pour nous présenter ce qu'est la thérapie par la lecture. Lire non seulement pour apprendre et comprendre mais aussi pour aller mieux.

Quels maux soignent les livres ? Ils sont innombrables : l'ignorance, la tristesse, l'isolement, le sentiment de l'absurde, le désespoir, le besoin de sens, parmi quelques autres. C'est que l'écriture est aussi un scalpel, un outil de compréhension de soi-même et du monde, d'accouchement de la pensée même qui s'élabore dans le texte.

Le terme de bibliothérapie ne fait pas encore partie du dictionnaire français. Et pourtant, cette médecine douce élaborée dans les pays anglo-saxons fait doucement son apparition dans l’hexagone. Elle est destinée à tous mais plus particulièrement aux personnes fragilisées : personnes malades, âgées, dépressives, etc. Ici, Régine Detambel s'adresse non pas aux potentiels patients mais plutôt aux professionnels - soignants, libraires, bibliothécaires - qui souhaiteraient se former à la bibliothérapie créative. Elle insiste d'ailleurs sur cet adjectif. Pour elle, il ne faut pas confondre le vulgaire coaching par les livres qui consisterait à faire lire des ouvrages feel good ou de vulgarisation psychologique avec la bibliothérapie créative. Créative dans le sens où les singularités de véritables textes littéraires vont se déployer au travers le prisme de l'intimité du lecteur et de ses questionnements du moment. Ainsi, à la lecture d'une œuvre intégrale ou d'extraits choisis, le lecteur a la possibilité de s'identifier à un personnage, se projeter dans le passé ou le futur, s'ouvrir à d'autres cultures, s'imaginer dans des réalités alternatives, se sécuriser...

C'est [...] cet incessant devenir, synonyme de santé, qui nous interdit de relire jamais le même livre !

Lire, c'est avoir le pouvoir de se concentrer, de retenir, ne pas oublier qui parle, ce qui vient de se passer. Alors je me déconcentre, brutalement, pour me prouver que je suis capable d'avoir un pied dans chaque monde. Je lève la tête, je secoue le livre, je soupire parce que la phrase était belle, je répète quelques mots pour être sûre que ma mémoire atteint ma bouche. Je regarde dehors, je reviens au livre : cela s'appelle accommoder. Passer ainsi d'un monde si proche à un monde tellement lointain, s'accommoder du réel et de la fiction, avec la même aisance, c'est vivre heureux.

Régine Detambel insiste sur le caractère charnel de la lecture sur papier (la douceur et l'odeur du papier...), sur l'importance de l'oralité (la lecture de passages importants à voix haute) et sur celle de l'écriture (le recopiage de citations, l’annotation dans les marges des livres...) qui concordent vers une assimilation corporelle du texte. Selon elle, lire ou écrire engage - et soigne - tout le corps.

Écrire, c'est jouer à grimper l'escalier quatre à quatre.

Il faut que le bibliothérapeute éveille des vocations, non pas de calligraphes, mais de carnettistes exhibant leurs citations et passages, les recopiant et les gueulant au besoin.

Recopier, c'est lire de tout son corps ; recopier quelques vers d'une poésie vaut le coloriage d'un mandala. Bien sûr, l'exercice a eu entre-temps une résonance cruelle de punition scolaire. Mais au-delà de la torture sadique, on peut vraiment y reconnaître une activité bénéfique, car on n'assimile pas ce que l'on n'a pas recopié. Et puis la caresse sur le papier, le tranchant de la main effleurant la feuille, ce n'est pas rien.

Le papier nous écoute. Il nous accompagne (on tâche d'avoir toujours sur soi un calepin et un crayon), il est un interlocuteur imaginaire. Comme dans une psychothérapie, le papier permet la symbolisation, c'est-à-dire que, grâce à lui, on peut construire des représentations personnelles de nos expériences. Symboliser, c'est tout à la fois se souvenir, figurer, représenter, jouer, nier... Quant au lecteur qui écrit dans la marge de ses livres préférés, alors il articule les deux processus de la catharsis et de la symbolisation, pour sa plus grande jubilation.

Ainsi, cet essai sur la façon de soigner les maux par les mots est intéressant. Pour autant, j'ai été frustrée de n'y découvrir aucun cas concret, aucune méthodologie applicable. Sans m'attendre à une liste qui ferait office d'ordonnance universelle, j'espérais tout de même des éléments tangibles pour appréhender la méthode à mettre en œuvre. Je suppose donc ici que l'objectif était de proposer une synthèse des différentes réflexions déjà menées sur le pouvoir soignant et cathartique de la lecture et qu'il s'agit d'une introduction à une éventuelle formation à suivre. Une piste, cependant :

J'ai peur du regard de l'autre, que puis-je lire ? On vient de m'enlever un sein, que dois-je lire ? J'ai peur de vieillir, quoi lire ? Magnifique réflexe car le bibliothérapeute est un documentaliste spécialisé dans la quête du plus humain en nous, et se doit de donner à un problème, par l'intermédiaire du choix d'un grand livre, les réponses les plus riches humainement. [...] La bibliothérapie nécessite l'empathie.