Publié le 20 Octobre 2025

Voyage voyage

Voici ma quatrième lecture de la rentrée littéraire. Un court roman signé Victor Pouchet, dont la première de couverture est illustrée par un photomontage de Clémentine Mélois.

 

Orso et Marie s'aiment mais se heurtent à un chagrin brutal. Pour "se changer les idées", Orso les lance dans un road-trip improvisé dans leur vieille Renault 21 Nevada aux sièges plein de miettes, tentant de déjouer la tristesse par l'absurde. Tout plutôt que l'attente et le désoeuvrement. Jusqu'à visiter le musée du Poids, le musée de l'Amiante, Lourdes ou encore Saint-Tropez. Ce roman d'amour et de petite aventure est un mélange de drôlerie, de lumière et de tendresse. Ses protagonistes se demandent comment continuer à éprouver de la joie malgré l'insouciance qui s'en va. Pour apprivoiser leur douleur, celle de ne peut-être jamais connaître la parentalité, pas de recette miracle, mais une confiance l'un envers l'autre. Cette échappée douce-amère, non pas en thalasso ou sur les plages de Sardaigne mais au grès de haltes dans des musées incongrus et des hôtels de zones industrielles, est synonyme pour eux de délicatesse, de décalage et de résilience. Ils trouveront un certain début de réconfort en laissant un temps derrière eux les impératifs professionnels et la maltraitance médicale, et en allant à la rencontre, comme le dit l'auteur, d'un "merveilleux de proximité".

 

Pour qu’une rencontre amoureuse advienne, il faut un accident. Il en existe toute une variété, allant du plus minime (deux regards se croisent dans le métro) au plus sensationnel (pour sauver le monde d’une attaque extraterrestre, une biologiste surdouée doit collaborer avec un ancien agent du Los Angeles Police Department, un faut bourru au cœur tendre). Disons que la première entrevue entre Marie et Orso, cinq ans plus tôt, se situait quelque part entre les deux.

Le professeur poursuivait : pendant longtemps, les variations de mesure étaient grande d'une province à l'autre. Pour s'assurer qu'un volume de seigle à Paris soit identique à un volume de seigle à Clermont-Ferrand, que le seigneur ne se fasse pas léser lors lors du paiement des impôts sur la tonne de sel et le boisseau de chêne, il était impératif de trouver un système fiable. Des scientifiques avaient alors eu l'idée d'inventer le kilo, puis le litre, puis des moyens de plus en plus précis pour mesurer tout cela. Marie faisait de son mieux, mais elle avait du mal à suivre. Pourrait-on faire un tableau d'équivalence du poids des choses qui nous arrivent ? Quel poids avait sa tristesse par rapport aux autres tristesses du monde ? Et quelle balance utiliser pour le savoir ?

Marie, elle non plus, n'aurait pas su dire exactement quel avait été le plus beau jour de sa vie. A cette question, les gens répondent en général du tac au tac "le jour de la naissance de mes enfants", et elle éprouvait plus douloureusement encore le fait de ne pas en avoir. Elle avait des souvenirs heureux, bien sûr, mais connaîtrait-elle un jour le plus beau ? (...) Il s'était souvenu que, le dimanche matin, il se levait parfois un peu plus tôt qu'elle. Il lui apportait un café au lit, l'embrassait sur les lèvres pour la réveiller. (...) Quand leurs jambes tiraient un peu, ils remontaient chez eux, et c'était bien de rentrer, fatigués de bonne fatigue, de danser en chaussettes sur le parquet ou de s'affaler sur le canapé en mangeant des choses piochées au hasard dans le frigo.

Suite ci-après

"C'est un dimanche ultra-dominical", disait Orso. Et peut-être que ce jour-là, dont il semblait pourtant y avoir si peu à dire, était le plus beau de leur vie.

Quand on aperçoit enfin une étoile filante après avoir attendu longtemps le dos collé dans l'herbe froide, quand 11h11 s'affiche sur l'écran de notre téléphone, quand on jette une pièce au fond d'un puits, quand on a frotté comme il le fallait la lampe enchantée et qu'un génie en surgit, quand on réussit à deviner sur quelle joue est tombé notre cil, quand on dit tous les deux les mêmes mots en même temps, quand on a un pigeon d'intercession entre les mains, il convient de formuler un voeu. C'est alors qu'on hésite. Il ne faut pas se tromper, car il arrive que ces voeux se réalisent. Qu'est-ce qu'on peut souhaiter pour de vrai et pour toute la vie ? Que les gens qu'on aime nous aiment et continuent à nous aimer. Qu'aucun d'eux ne souffre ni ne meure.

Suite ci-après

Qu'il fasse beau à l'automne pour la fête sur les quais. Qu'on ait la chance de voir un jour ces paysages du bout du monde qui sont pourtant au bout du monde. Que l'opération encore à venir se passe bien et que les médecins soient gentils. Que ça aille très vite mieux ensuite et pour toujours. Que les mirabelles du jardin soient nombreuses et extrêmement sucrées. Que nos désirs très impossibles le soient un peu moins. Que les malheurs se dissolvent dans des phrases insensées et qu'on continue à rire au mauvais moment. Que les murs de la maison tiennent malgré le vent. Que l'argent coule à flots et que la banque nous rembourse les agios. Qu'on sache transformer nos peines en histoires et que d'autres histoires remplacent les précédentes.

Rédigé par Nota Bene

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Publié le 3 Octobre 2025

Où les étoiles tombent

Où les étoiles tombent est le deuxième livre de Cédric Sapin-Defour, auteur de Son odeur après la pluie qui avait fait parler de lui en 2023 et qui évoquait sa relation avec son chien Ubac. Ici encore, il s'agit d'un récit intime, bouleversant, qui raconte le jour où sa compagne Mathilde a été victime d'un accident de parapente et les mois qui suivront pour elle et lui, en tant qu'aidant inquiet, dévoué, admiratif aussi. Car, comme le disent les italiens pour parler des étoiles filantes, les étoiles tombent. Mais elles continuent de briller.

 

En août 2022, au nord-est de l'Italie, le couple, féru de sport et d'évasion en montagne, s'élance dans les airs. Mais Mathilde va rapidement chuter. Le récit revient sur les minutes et les heures de ce jour noir, tout en étant entremêlé du récit des jours d'après. Les allers-retours temporels permettent ainsi une respiration bienvenue. Au départ, Mathilde est dans le coma, polytraumatisée, avec notamment 11 vertèbres et 20 côtes cassées. On ne sait si elle pourra remarcher. De son côté, Cédric est évidemment en proie au désarroi, à l'angoisse, à la culpabilité, à la peine. Et il commence à consigner leur quotidien dans un carnet de bord. Soutenu par l'amour et l'amitié. C'est bien écrit, d'un ton juste et humble. C'est l'histoire d'une reconstruction, d'une renaissance. C'est aussi en filigrane une sorte d'hommage au système de santé et aux soignants. C'est terriblement émouvant.

 

PS : Mon exemplaire est déjà dans d’autres mains que les miennes mais je ne manquerai pas d’ajouter quelques citations supplémentaires par la suite.

 

Bientôt, nous a dit l'ergo, tu pourras te déplacer où tu veux en fauteuil électrique. Dans ta salle de bain et son miroir. Tu trouveras face à toi une dame abîmée qui pourrait te faire peur. N'aie crainte, ne t'enfuies pas, supporte son regard. Comme tous les êtres du miroir, elle ne fait que passer.

J'ai enfin eu Christophe Rulh au téléphone. Il a une voix calme et ce qu'il faut d'accent pyrénéen pour rappeler que la vie peut être drôle. Les Pyrénéens sont comme les Québécois, le plus illustre des docteurs ou le plus zélé des croque-morts, quand il nous parle, on attend une blague. Nous convenons de nous voir dans la semaine. "Vous avez fait le plus dur, reste le plus long, me dit-il. Elle est si passe-partout, cette phase de médecin, qu'elle s'est faufilée par une venelle dont je croyais être le seul à connaître l'accès. Je l'accueille.

Où les étoiles tombent
Où les étoiles tombent
Où les étoiles tombent
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Où les étoiles tombent

Rédigé par Nota Bene

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Publié le 23 Septembre 2025

La bonne mère

Première lecture de la rentrée littéraire 2025. Premier roman signé d'une autrice dont le nom sent bon le sud : Mathilda Di Matteo. Une histoire de femmes, de relation mère-fille, de masculinité toxique et de patriarcat qui traverse le pays comme les classes sociales. Clara et sa mère Véro prennent tout à tour en charge la narration de leur histoire. La jeune fille, tout en retenue, rêve de « monter à Paris » et de s'insérer dans la bonne société, auprès de gens cultivés et ambitieux. Elle suit des études à Sciences-Po et y rencontre Raphaël, de bonne famille, pro start-up et stand-up. La mère est une cagole. C'est-à-dire une femme « qui affiche une féminité provocante et vulgaire », comme nous le précise ce cher Robert. Et ce Raphaël, qu'elle surnomme « le girafon », elle le trouve trop poli pour être honnête. Entre elles, l'amour se mêle à la défiance et l'huile autobronzante se dilue dans les rues ruisselantes de la capitale. Pourtant, face aux dangers de relations hommes-femmes plus que foireuses, elles sauront se retrouver. Car il y a aussi un père dans cette histoire. Plus qu'une histoire de transfuge de classe au style percutant comme je l'imaginais au premier abord, La bonne mère parle en réalité de santé mentale et de violence conjugale. J'ai adoré la première partie, moins la suite. Ce n'est pas forcément le sujet dont j'avais envie qu'on me parle. Par contre le ton vif et solaire mérite clairement qu'on s'y attarde.

 

Les lèvres sont pourpres. Ma fille a pris quinze centimètres en partant de la bouche. J'ai envie de lui dire fais attention. Attention aux regards qui changent et qui te changent en même temps, qui passent des yeux à la bouche et puis aux mains, les mains qui se baladent entre ton dos et tes jambes que tu peux plus prendre à ton cou sans te faire une entorse. Ma fille, attention au stiletto à double tranchant, celui entre danger et pouvoir. Et puis surtout à la lune, à l'adrénaline ou à l'alcool qui te font oublier de tenir tes clés dans la main, ou de te retourner, de changer de trottoir et faire de grandes enjambées, parce que plus le pouvoir est grand, plus les pas sont courts, et c'est comme ça qu'y te feront tomber.

Suite juste après

Gare aussi aux beaux parleurs, aux mots d'amour, ceux qui t'attrapent quan tu baisses la garde et qui cherchent qu'à le voler. J'aimerais lui chuchoter un truc comme ça, joli, comme un rite de passage. Lui dire de grandir pas trop vite en lui pinçant sa petite joue pailletée. Mais je suis pas poétesse ou philosophe. A la place, je lui mets du mascara sur les yeux et la musique un peu plus fort.

Ce ciel bleu quand je frotte mes assiettes, et puis elle, en plein dans ma face, perchée sur sa basilique en haut de sa falaise. Le regard au loin de celle qui sait. De celle qui protège. Sur la photo, on la devine par la fenêtre. On voit pas ses yeux, mais elle et moi, on se connaît. En tient son mioche, tranquille, même si le Petit Jésus avec ses deux mains en l'air il a une tronche à vouloir sauter dans le vide. A part être là et le tenir par les fesses, qu'est-ce qu'elle peut bien faire ? Alors d'accord, le sien de minot finira crucifié. J'ai pas dit qu'il fallait tout faire comme elle. Y en a pas une qui le sait, de toute façon. Comment être une bonne mère.

Rédigé par Nota Bene

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Publié le 10 Septembre 2025

Mãn

Ce livre offert par une collègue en juin dernier m'a ouverte à une littérature dont j'ai peu l'habitude. Kim Thuy est une auteure canadienne d'origine vietnamienne. Elle raconte ici avec pudeur la vie d'une jeune vietnamienne mariée à un restaurateur, lui aussi vietnamien, qu'elle suit au Canada. Elle reconstitue la vie d'une femme, de son enfance dans un pays colonisé puis en guerre à son mariage arrangé. C'est un pêle-mêle de sensations et d'anecdotes chapitrées par des entrées lexicales en vietnamien (comme câm thach qui veut dire jade, nhà hàng qui veut dire restaurant ou encore yên lâng qui signifie silence). Cela raconte l'exil, la cuisine, l'amitié, la réussite, la mémoire des douleurs enfouies, l'amour, les saveurs asiatiques. C'est à la fois pudique et poétique. Le livre se referme sur des recettes vietnamiennes : salade de papaye verte, soupe tonkinoise, poisson caramélisé... comme une mosaïque d'émotions à retrouver.

 

Rédigé par Nota Bene

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Publié le 31 Août 2025

Clamser à Tataouine

C'était une sortie phare du pintemps : le livre de l'acteur ayant le vent en poupe, Raphaël Quenard. J'ai notamment adoré le voir dans le film Yannick et, comme beaucoup, je craque pour sa gouaille inimitable. J'étais donc curieuse de le découvrir à l'écrit. Pour ce qui est du phrasé, pas déçue : lire ce roman, c'est entendre son auteur le prononcer. On retrouve son style un peu fanfaron, oscillant entre langage fleuri et envolées presque philosophiques. Le rythme est maîtrisé, les dialogues sont percutants. En revanche, c'est parfois inutilement grossier. L'idée de départ : être dans les pensées d'un tueur en série qui cherche à se venger de la société en assassinant différentes femmes de la classe dominante. A Tataouine, un jeune homme loge chez une expatriée française âgée avec qui il semble se lier d'amitié. Le temps passant, il décide de lui faire lire son manuscrit, un récit qu'il présente comme fictif mais qui est en réalité autobiographique. L'histoire développe ensuite le quotidien d'un psychopathe beau-parleur à la fois détestable et intriguant. Le tout forme un thriller à l'humour noir et cinglant. Malheureusement, la fin se rêve plot twist décoiffant mais m'a fait l'effet d'un flop déconcertant. Raphaël Quenard ne s'encombre pas de vraisemblance. Par ailleurs, je n'ai pas compris les motivations profondes du personnage. Je ressors donc de cette lecture avec un avis en demi-teinte. Mais si vous aimez la volubilité de l'acteur, alors n'hésitez pas à passer un moment en sa compagnie à travers cette lecture.

 

Toute ma vie, je n'ai cessé d'inventer des statistiques bidons pour clouer le bec des interlocuteurs. Un bon chiffre, ça fait toujours l'affaire. Chaque fois que je me retrouve en difficulté dans un échange, pouf, la petite stat qui va bien. L'appui mathématiques, rien de tel. Les nombres exercent une force redoutable sur l'esprit humain. Romantiques que nous sommes tous par essence, les lettres font partie de nous. Avec les lettres, on se caresse, on s'évade, on s'attendrit, on s'insulte, on se rabiboche, on s'explique des choses... Les chiffres, eux, ne produisent qu'un seul effet. Ils ferment des bouches. L'effet couperet.

Rédigé par Nota Bene

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Publié le 30 Août 2025

Ma vie sans moustache

Je me suis plongée en mai dernier dans la lecture de Romain Puértolas, espérant retrouver l'esprit drôle et absurde de ses précédents romans (La police des fleurs, des arbres et des forêts et Comment j'ai retrouvé Xavier Dupont de Ligonnès). Il s'agit bien, de nouveau, d'une enquête, pimentée par un retournement final complètement fou. On s'intéresse ici à la vie d'Hitler après sa mort supposée et à sa possible "fugue" en Amérique du sud. C'est tout à fait plaisant à lire. Avec une meta-narration originale qui joue sur les codes de la vraisemblance. Mais est-ce qu'on a un peu l'impression d'un copié-collé de son livre sur XDL ? Oui. Dommage.

Dans la police, j’ai appris que la vérité est en général la solution la plus simple, la plus logique. La vérité est comme la lumière, elle prend le chemin le plus court. Dans 95 % des cas, lorsqu’une femme est assassinée, c’est son conjoint qui a fait le coup. Dans 90 % des cas, si un enfant disparaît, c’est qu’il a été tué par le beau-père ou la belle-mère, en tout cas par la famille directe. La simplicité avant tout. Avant d’inventer des extraterrestres, des monstres, des fantômes, il faut chercher des réponses dans le quotidien, la banalité. Il y a donc fort à parier qu’Hitler s’est bel et bien tiré une balle dans la tête en 1945. (...) Fin de l’histoire. Fin du débat. Mais s’il n’y a pas de débat, il n’y a pas de livre. Ce livre.

Rédigé par Nota Bene

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